11 juillet 2018 - Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau : Beaujeu

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018. A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et […]

Dictionnaire de Jean-Yves Loude : Beaujeu

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018.

A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et mini festival pluridisciplinaire, la Caravane de l’eau a commencé à laisser des traces, avec des œuvres d’art pérennes dans chaque commune.  Il y aura ensuite en 2019 la restitution du travail des artistes.

Jean-Yves Loude, aussi, a décidé de construire à partir des témoignages  recueillis un Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau

Il comprendra, comme tout dictionnaire, des définitions présentées par ordre alphabétique. Sa particularité : avoir comme tête de chapitre les noms des communes. A noter que si ce dictionnaire en ligne est initié par Jean-Yves Loude, il  a vocation à être en permanence enrichi !

 


A

ARDIÈRES

Selon Rogers Desplaces, président de l’AAPPMA-Beaujeu (Assocation Agréée pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique), l’évolution des eaux de l’Ardières coule dans le bon sens. Le couvert végétal, sur une majeure partie de son parcours, lui assure un ombrage capital pour maintenir la fraicheur de ses eaux.

La fin des rejets d’une industrie polluante, fortement implantée jadis en amont de Beaujeu et tout au long de la commune, contribue à une incontestable diminution de la pollution. Les papeteries et tanneries ont fermées. L’écuvage a cessé. Les vignerons ne rejettent plus les eaux usées du nettoyage des cuves. Les stations d’épuration participent à la limpidité retrouvée.

Les sondages effectués en Haut-Ardières, lors de pêches électriques permettent de constater une fréquentation satisfaisante de truites fario, de goujons, de vairons, de lamproies, de chabots, bons indicateurs de pureté des éléments. La Haute-Ardières figure parmi les rivières de première catégorie piscicole : un parcours de haute qualité dans un cadre beau et préservé.

 

C

CLÉMENTINE (FONTAINE CLÉMENTINE)

Beaujeu aura entretenu des relations privilégiées avec le pouvoir royal. D’abord avec Anne de Beaujeu, fille de Louis XI et régente de France, puis avec la fille de Louis Philippe, en 1831, lors de l’installation de la fontaine qui porte le nom de la princesse Clémentine, fille du roi de France. Voici l’affaire, racontée par Marise Durhône, maire Beaujeu de 1971 à 1995, et qui la tient de  Marius Audin, « sous le signe du Rateau» p177.

« En 1831, un certain monsieur Sanlaville, qui était maire de Beaujeu, voyait avec infiniment de mélancolie sa bonne ville manquer d’eau e devenir trop souvent la proie de l’épidémie. Étant un jour monté jusqu’au Château (des sires de Beaujeu), il vit avec admiration la belle nappe pure, qui, amenée jadis de (la colline de) Thyon par les chanoines de Notre-Dame, ruisselait sur le petit plateau de Pierre-Aiguë (premier nom de l’installation des sires sur les hauteurs de Beaujeu). Aussitôt, il se mit en tête que cette eau, cette belle eau salvatrice, descendit à Beaujeu, sur la place de Pont-Guillot. Il multiplia les démarches et les diligences, et, ayant obtenu les autorisations administratives indispensables, il fit aussitôt édifier sur cette plus belle place de la ville une fontaine destinée à recueillir les eaux de Pierre-Aiguë. On ouvrit une souscription dans la ville, puis le maire, prenant son courage à deux mains, en écrivit au roi Louis Philippe, qui lui envoya cinquante louis de sa cassette. Pendant que le souverain répondait ainsi au maire de Beaujeu, indiscrètement sa fille, la princesse Clémentine, regardait par-dessus son épaule : le prix de sa curiosité fut vingt-cinq louis que la princesse dut ajouter à l’obole du roi, mais ce fut à la condition que la fontaine de la place du Pont-Guillot portât son nom. Et voilà comment notre vieille fontaine qui porte si gauchement à son sommet un affreux buste de la République (selon l’auteur) doit son nom à la fille d’un roi de France ».

CRUES

« Beaujeu est venu par les eaux et partira par les eaux ». Cette phrase répétée depuis des temps anciens résonne comme une prophétie.

Beaujeu, dont le nom pourrait venir de Bellojoco, « Joli Mont », est née au pied de la haute colline de Pierre-Aiguë, où les seigneurs de Beaujeu, Bérard et Valdamonde, firent ériger en 957 leur château et une église, appelée à devenir, un siècle plus tard, la collégiale Notre-Dame de Beaujeu. Mais c’est au XIe siècle que l’église Saint Nicolas fut construite dans le val étroit et marécageux. Et cette église, puis les maisons qui rapidement l’entourèrent, selon une légende bien enracinée, sortit des eaux. D’où le premier élément de la prophétie. (cf Saint-Nicolas, une église surgie des eaux)

Le second élément de la prophétie pourrait  insinuer un avenir funeste et un préjudice des eaux, en raison des nombreuses crues à répétition qui accablèrent Beaujeu au cours de son histoire.

Certes, Beaujeu est installée dans un étroit défilé, à l’endroit même où passait l’axe de liaison avec Paris qui, au temps des sires de Beaujeu, ne passait pas par la Saône. Les hauteurs surplombant la ville favorisaient une surveillance de ce passage essentiel. En contrepartie, toutes les eaux du bassin versant, en provenance du massif du mont Saint-Rigaud, en amont, passent par ce goulot d’étranglement. L’orage est donc à craindre car, alors, la rivière subit un régime torrentiel.

La ville supporte un niveau de pluie de 180/190mm jour, mais en cas d’orage exceptionnel, comme en 2000, le niveau est passé à 120mm en un quart d’heure, l’eau s’est répandue dans la ville, a dévalé les rues, a déposé des poissons dans les cours, sur les places, a envahi les caves. La crue de 2000 a failli donner raison à la prophétie et emporter Beaujeu.  Il y eut des causes à cette exception : la tempête de 1999 qui dévasta les forêts, fit tomber un nombre considérable d’arbres.  Tous ces arbres coupés ne purent retenir l’eau qui dévala vers Beaujeu. Ensuite, en amont du centre ville et du quartier des tanneries, la rivière avait été couverte par une plateforme utile au stationnement des camions d’une entreprise de Travaux Publics. Malheureusement, l’ouvrage de couverture avait négligé des règles élémentaires de convivialité avec la rivière que les anciens respectaient en créant des ponts voûtés, en réduisant au maximum les obstacles à son cours parfois colérique. En 2000, les piliers et poutres de soutien de la plateforme formèrent des points de blocage tels que la rivière se répandit dans les rues avec puissance.

Désormais, ces obstacles ont été levés, la rivière a retrouvé l’air libre et Beaujeu est plus à même d’affronter la crue centennale. Des observateurs, équipés de pluviomètres, relèvent en amont, quotidiennement, le niveau des chutes d’eau de pluie. Pour donner l’alerte ou permettre d’établir des statistiques. Ce sont des amateurs dévoués et passionnés qui surveillent la pluie, fidèles à leur poste, sans relâche, comme des gardes-barrières.

Aujourd’hui, avec les aménagements accomplis, bien que le risque zéro n’existe pas, une crue n’entrainerait plus autant de dégâts. La rivière, en cas de débordement, se contenterait de suivre la rue à hauteur des trottoirs.

 

D

DOUCHES PUBLIQUES

Dans les années 50/55 jusqu’à la fin des années 60, le bâtiment des douches publiques offrait le luxe de l’eau chaude à ceux qui en étaient privés. Il se situait derrière la mairie et la statue de Bachhus. C’était un événement d’aller prendre une douche. Pour les mariages ou après les foins. « Rendez-vous compte, il est allé prendre une douche ! » disaient les voisins quand ils voyaient partir un proche vers Beaujeu, avec savon et serviette.

 

E

ECREVISSES

Deux espèces d’écrevisses fréquentent les eaux de l’Ardières. La première est l’écrevisse à pieds blancs ou à pattes blanches (Austropotamobius pallipes), considérée comme autochtone. Elle vit de préférence dans les têtes de ruisseaux. Cette espèce est aujourd’hui en danger à la suite de l’invasion de l’écrevisse américaine.  Cette seconde espèce invasive se révèle une redoutable prédatrice. Elle mesure 12 à 14 cm sans compter les pinces. Elle mange la petite faune, la truitelle, les larves, et elle peut transmettre la peste des écrevisses à la population indigène particulièrement vulnérable. Il est d’ailleurs vivement conseillé de désinfecter sérieusement le matériel de pêche (bottes, balances, seaux…) avant de pêcher les écrevisses à pattes blanches s’il on a, auparavant, pêché des écrevisses californiennes. C’est pourquoi le temps de chasse de la première catégorie est très limité dans l’année, tandis que la pêche aux « américaines » est presque encouragée, avec l’espoir illusoire de les éradiquer.

ÉGLISE SAINT-NICOLAS

Une église bâtie sur l’eau. On sait qu’elle fut construite par Guichard III de Beaujeu  et consacrée le 12 février 1132. Mais les circonstances de son implantation relève d’une légende tenace qui a un rapport direct à l’eau.

En ces temps, les seigneurs de Beaujeu vivaient dans leur château de Pierre-Aigüe, promontoire au-dessus de la cluse marécageuse. Il y avait sur ces hauteurs, artisans, marchands des maisons, la petite église de Saint-Jean le Château.  On dit qu’un jour, au cours d’une partie de chasse, poursuivant un sanglier, un des fils de Guichard III, tomba à l’eau et se noya.  Éplorés, sa mère, Lucienne de Rochefort Montlhéry, et son père firent le vœu qu’à l’endroit où l’on retrouverait le corps du disparu, ils feraient construire une église. Deux versions contradictoires rapportent la suite : la première dit qu’à peine le vœu émis, le corps ressurgit à la surface de l’eau. La seconde prétend le contraire : le corps ne réapparut pas à l’endroit où il semblait être tombé. Alors, le seigneur fit écrouler un remblai qui retenait, à l’endroit aujourd’hui connu de l’Étroit Pont, en aval de la ville actuelle. Cette digue empêchait les eaux de s’échapper et participait au maintien du « lac assassin ». Quand elle rompit, les eaux s’échappèrent et on retrouva le corps à l’endroit où, aujourd’hui, se dresse l’église Saint-Nicolas.

Il fallait encore que cette nouvelle église fût consacrée.

Là encore deux versions s’affrontent.

L’une, assez triviale, veut que le pape Innocent II, chassé de Rome par un usurpateur, Anaclet, passât par Beaujeu. Il se serait présenté au château de Guichard III sans prévenir, alors que celui-ci se faisait la barbe. Vexé, le seigneur des lieux exigea du pape qu’il bénisse son église.

La seconde version, plus sérieuse, évoque la fuite du pape Innocent II, chassé de Rome par un groupe de cardinaux dissidents. Le souverain pontife se serait réfugié à Cluny et placé sous la protection de l’abbé, Pierre le Vénérable. Guichard III était proche de Cluny et de son abbé. Il aurait fait la requête au pape de venir consacrer son église nouvelle, et ainsi, asseoir encore plus son pouvoir et son prestige. Le 12 février 1132 fut une journée d’éclat pour Beaujeu, honorée par la présence du pape, de cardinaux, d’évêques et de Pierre le Vénérable.

Jusqu’à ce jour, on ignore où fut enterré le fils noyé. Rien n’atteste qu’il le fût dans l’église.

L’attribution du nom de Saint-Nicolas à l’église  a, elle aussi, deux interprétations. Lucienne, la mère du noyé, son enfant, aurait voulu mettre l’église sous la protection du saint proche des enfants. Une statue, dans l’église actuelle, le montre, flanqué des trois enfants sauvés du saloir. En fait, l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, aurait été, avant Cluny, abbé d’une abbaye dédiée à Saint-Nicolas, et le choix de ce patron aurait été un geste de gratitude.

Guichard III finira ses jours à l’abbaye de Cluny. Il s’y retira une première fois, mais il dut revenir à Beaujeu mettre de l’ordre dans les affaires du domaine. Puis, il repartira reprendre sa vie de reclus à Cluny, auprès de Pierre le Vénérable. L’abbé de Cluny sera le premier chrétien à oser faire traduire le coran en latin mais, en fait, il voulait mieux connaître la pensée de ses ennemis pour mieux intervenir en Andalousie sous domination arabe. Ce n’était pas, à proprement parler, d’un acte désintéressé.

ÉNERGIE HYDRAULIQUE (Beaujeu pionnière en)

En 1855, on découvre du plomb argentifère dans le val d’Ardières, aux Ardillats. La mine est exploitée. L’entrepreneur croyait à un gros filon. Un atelier de concassage est installé au lieu-dit Le Péroux. Un canal amène l’eau pour permettre le broyage des roches en graviers par la force hydraulique. Mais le gisement s’avère faible. L’exploitant comprenant qu’il avait élaboré cet équipement hydraulique pour un maigre résultat décida de s’en servir pour produire de l’électricité et la vendre aux communes proches. Ainsi, aux environs de 1890, la centrale du Val d’Ardières assura l’électrification des Ardillats, des Dépôts et de Beaujeu, en remplacement de l’éclairage au gaz, nocif pour les familles. L’été, on compensait le faible débit de l’eau en montant du charbon par le train, le tacot, pour continuer à faire tourner la turbine. Cet approvisionnement en charbon de la centrale électrique par le train favorisait le projet d’extension de la ligne de chemin de fer vers Monsols afin de désenclaver le haut Beaujolais. Il semblerait, avec le recul, que l’arrivée du train participât à l’exode rural.

Le déclin démographique de Beaujeu pourrait, en partie, s’expliquer par le déclin des activités économiques liées préalablement à l’énergie hydraulique primitive. Les activités proto-industrielles, tanneries, taillanderie, ne réussirent pas à devenir industries.

ÉNERGIE HYDRAULIQUE (SUITE) : ÉCOLOGIE CONTRE ÉCOLOGIE

Un drôle de dilemme.

L’histoire de la centrale hydo-électrique de Beaujeu-Les Ardillats se prolonge jusqu’à aujourd’hui. La suite nous est donnée par Patrick Bouley, son actuel propriétaire. Nous sommes allés à sa rencontre, sur le site du Val d’Ardières, avec l’espoir d’entendre le récit exemplaire d’une initiative de production d’énergie propre et éminemment renouvelable, comme la société la réclame à présent. Nous en sommes revenus déconcertés. Voici l’affaire.

La centrale du Val d’Ardières continua d’être exploitée jusqu’à la seconde guerre mondiale. Ensuite, elle fut nationalisée, comme toutes les centrales de ce type, et exploitée par EDF. Quand EDF la vend et qu’elle est rachetée par M. Geofffrey  dans les années soixante, elle ne fonctionne déjà plus. Peu importe au nouveau propriétaire, c’est l’étang de retenue et le bief qui l’intéressent. Son objectif est de fonder une activité de pisciculture. L’acheminement de l’eau facilite l’implantation de viviers. Néanmoins, s’il démantèle les anciennes installations de production d’électricité, M. Geoffrey rétablit une petite unité moderne en aval de ses ateliers pour l’usage de l’entreprise.

Quand la pisciculture ferme ses portes, la turbine s’arrête de tourner.

Fin ?  Non.

Un garagiste originaire de Dijon, Patrick Bouley, amateur d’eau et de pêche, sensibilisé à l’importance écologique des centrales hydro-électriques comme moyen de production alternatif d’électricité, se met en quête d’une micro centrale à acheter et à exploiter. Premier constat : il en existe peu, trois mille, en France, dont tous les barrages EDF.  Des années se passent avant qu’il ne repère la petite unité du Val d’Ardières. Il l’acquiert, par passion, plus que par désir d’en vivre. Néanmoins, il réalise tous les investissements, lourds, demandés par EDF pour mettre aux normes la petite usine et obtenir un nouveau contrat d’exploitation. Il rénove le transformateur qui lui permet d’être relié au réseau haute tension et d’envoyer le courant produit. La conduite forcée, de trente mètres, passe à quarante mètres de chute.

Il commence à vendre à EDF. Ce qui devrait plaire à tous ceux qui sont soucieux d’environnement. Mais rien n’est simple.

D’abord, son droit d’exploitation est limité. L’unité est interdite de fonctionnement entre le 15 juin et le 30 septembre.  Pour la protection de la faune aquatique pendant l’étiage.

On reproche aussi à la mini-centrale d’empêcher les poissons de remonter.

Patrick Bouley s’étonne. Il y avait, jadis sur l’Ardières 28 barrages pour 28 km de cours. Un barrage de moulin par kilomètre. Il en reste deux. Mais on voudrait insinuer que ce sont eux, ces derniers barrages, qui seraient responsables de la diminution des poissons.

Patrick Bouley dit encore : Même si les poissons se plaisent dans le canal de dérivation de la rivière et s’y retrouve en nombre, l’écluse est ouverte tout l’été et ne gêne en rien la remontée des poissons pendant plusieurs mois.

Le turbinier du Val d’Ardières, en fait, accumule les épreuves. Au début, dans l’enthousiasme de sa passion et de sa mission, il achète une autre centrale dans la Creuse. Même procès : la centrale empêcherait la remontée des poissons. Il effectue, avec l’aide de la collectivité locale, pour 400.000€ d’aménagements. La passe à poissons est dûment améliorée. Toutefois, malgré toutes les mises aux normes, il attend toujours le renouvellement des autorisations.

Pourquoi ce blocage incompréhensible et irritant ?

Il faut savoir que, dans la production d’électricité nationale, les énergies renouvelables comptent pour 5,93% du total. Parmi celles-ci, l’hydraulique fournit 5% quand l’éolien et le photovoltaïque ne représentent que 0,93%. Patrick Bouley constate que les médias ne parlent que des deux derniers modes de production, rarement de l’hydraulique. Seconde « injustice », le kilo watt heure hydraulique est payé largement moins cher que celui qui vient du soleil ou du vent. Y aurait-il des crues dans les kwh ? Des différences de nature qui justifie cette incongruité ? Il ironise.

Que se passe-t-il en France ?

En Allemagne, toutes les petites minoteries reconverties produisent à présent du courant. En France, rien n’encourage cette tendance. Le Rhône, département particulièrement propice à la multiplication de centrales hydro-électriques du fait de ses vallonnements, n’en compte que deux. Et pourtant, l’eau ne s’arrête pas, elle coule la nuit, les turbines produisent 24 heures sur 24.  Il semblerait qu’en France, on se plaise à monter des acteurs écologiques contre des pratiques écologiques. Pour quel profit ?

La question est aussi vaste qu’essentielle.

Patrick Bouley en a fait son métier. Il investit, paie des impôts, obéit aux injonctions de respect environnemental, et on lui interdit de tourner.

Qui a intérêt à le pousser ainsi à la faillite, individuellement, et à priver la collectivité d’un des moyens les plus propres d’obtenir de l’électricité ?

Cette contradiction devra être rapidement écartée. Notre avenir ne pouvant se passer de l’hydro-électricité.

Patrick Bouley garde, dans ce combat, l’image d’un pionnier, même si, dans sa région d’adoption, cet aventurier du futur reste un presque parfait inconnu de ses voisins.

 

F

FRANZ (PASSAGE JOSEPH FRANTZ)

Un étroit passage mène du centre ville de Beaujeu, de la place de la Tour à un balcon sur l’Ardières. Ce tout nouveau cheminement qui donne accès aux rives de la rivière a été inauguré le 11 novembre 2014 et il est dédié à un des fils les plus prestigieux de Beaujeu, Joseph-Marie-François Frantz. Né à Beaujeu le 7 août 1890, Joseph Frantz est considéré comme un héros aviateur de la grande guerre. En effet, le sergent Frantz fut le premier pilote au monde à engager un combat aérien, le 5 octobre 1914, et à le gagner. Pour la première fois, dans l’histoire, un aéroplane en abat un autre, inaugurant ce qui allait devenir le combat aérien.

 

M

MARAICHAGE (UNE EXPÉRIENCE EXEMPLAIRE)

Cette rubrique est destinée aux collégiens de Beaujeu qui étudient sur un site où sont enfouis les souvenirs d’un moulin à grain et d’un lavoir de blanchisserie. Pas un simple lavoir pour le linge domestique, mais l’entreprise de madame Bousquet qui lavait les draps d’hôtel. À l’emplacement du collège, s’étendait surtout une zone de maraîchage et d’horticulture, profitant d’une terre alluviale de toute fertilité et d’une irrigation facile, à l’aide d’une dérivation sur l’Ardières et d’un bief. Cependant, l’originalité de cette activité venait de la distribution des produits de ce petit éden, entre ville et rivière : le maraîcher les vendait directement dans sa boutique attenante, ouverte sur la rue Leclerc. Le plus court des circuits courts. La fraicheur et la qualité des fleurs, fruits et légumes conférèrent à cette boutique une réputation d’épicerie fine. Aujourd’hui, cette traçabilité formidable, du jardin aux paniers des consommateurs, fait rêver. C’est ce que nous aimerions retrouver. La construction du collège à l’emplacement du jardin a permis la diffusion du savoir en circuit court, pour les enfants de la proximité, mais a durement piétiné les platebandes et massifs d’une expérience exemplaire.

Informateur : Vincent Lacondemine, viticulteur, fils et petit-fils de maraîchers.

 

P

PAPETERIES

La dernière papeterie de Beaujeu, encore en activité à la fin du XXe siècle

L’Ardières fut un temps le trésor de Beaujeu. Elle nourrissait la population en lui donnant du travail. Son eau servait de force motrice pour faire tourner les meules des moulins à grains ou les engrenages des machines. Elles participait essentiellement à la vie des tanneries et servait de matière première pour les papèteries. Les vertus acides des eaux de l’Ardières convenaient parfaitement à l’activité papetière. Et cela, dès le XVIe siècle. La proximité de Lyon, ville d’imprimerie, renforça le rôle de Beaujeu, ville pourvoyeuse de papiers. Parmi les familles d’industriels ayant choisi Beaujeu pour  implanter leurs usines, la plus prestigieuse porte le nom des Montgolfier, celui de l’inventeur du ballon à nacelle qui permit, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à un homme de s’élever dans les airs. L’activité battait son plein au XVIIIe siècle, elle résista au déclin en se diversifiant. Certaines fabriques se spécialisèrent dans le papier pour registres de mairie, dans le papier à lettres. Une autre essaya, à l’époque moderne, le papier auto-copiant. Puis passèrent au cartonnage. Dans les années 1840n l’état de l’eau s’étant déjà dégradé, les papèteries, qui se situaient toutes en amont de Beaujeu, produisirent de la fécule. Beaujeu profita de ses industries, papèteries, tanneries, mais dut en supporter les conséquences polluantes. On peut imaginer que même l’eau des puits de la ville était contaminée par les rejets mal contrôlés. Le papier était transporté par charrues vers Lyon, d’où une concentration de bistrots entre Belleville-sur-Saône et Beaujeu, encore notable à la moitié du XXe siècle. « Ça permettait aux chevaux de reprendre des forces ! » retient, goguenarde, la mémoire collective. La papèterie du Val d’Ardières, à la sortie des Dépôts, sur la route de Monsols, fut construite au XVIIIe siècle par la famille Montgolfier. Elle fut la dernière à cesser ses activités de cartonnage, à la toute fin du XXe siècle. Ses bâtiments ont été rasés au grand désespoir des défenseurs du patrimoine industriel.

Informateur : Hubert Besson

PÉNITENTS (PONTS DES)

Pont de pierre avec arche voûtée, enjambant l’Ardières dans un quartier autrefois nommé « Ile », car il était pris entre le cours des biefs qui alimentaient les tanneries, les minoteries et la taillanderie et celui de l’Ardières. Restauré, modernisé, le pont des Pénitents offre son parapet comme support à la première œuvre pérenne de l’opération « Ça coule de Source » (juin 2018), réalisée par l’artiste Vilma Alberola. Spécialiste des techniques de trompe l’œil et des peintures murales, Vilma Alberola a habillé le pont d’un panneau réalisé dans le style Graf’ représentant le cep de la partie vignoble du Beaujolais, un garçonnet pêcheurs taquinant la truite fario et une fillette repeignant en bleu la rivière Ardières.

PLAN

Le lieu de rendez-vous ne sera pas divulgué. L’exposition du plan demande une certaine discrétion. Un seul homme est habilité à le dérouler devant mes yeux : Georges Grenet, professeur de biologie, et aussi, par la puissance de la passion, expert en livres anciens, détenteur d’une bibliothèque idéale d’honnête homme humaniste du XVIIIe siècle. Il a la mission d’offrir à la contemplation et à la connaissance « de ceux qui en feraient bon usage » ce plan de Beaujeu datant de 1780, de 2m30 de long et d’1m30 de large, établi sur papier fort pour le compte de monsieur Teillard Sanlaville, membre d’une famille de notables connue pour avoir donner des maires à la commune. C’est ainsi que je parcours du regard l’organisation du territoire de Beaujeu, depuis l’amont des papeteries jusqu’au quartier de la future gare, loin en aval. Ce plan est un trésor inestimable. Il ne devrait plus exister. Un tel document comporte toutes les indications qui auraient dû le mener droit au bûcher : le nom des habitants, en noir, et les rentes qu’ils étaient sommés de payer, avant la Révolution. Cet inventaire des droits seigneuriaux était la preuve d’un monde déchu, rejeté : rente au Chapitre, rente au Prince, rente à la Chapelle de Beaujeu… Il est pourtant là, sur une table ancienne qui supporte sa longueur. Je suis là pour repérer les ponts et biefs, moulins et tanneries. Les emplacements des lavoirs et des puits ne sont pas indiqués. Premier enseignement : on voit parfaitement la position des papeteries, bien en amont, parce qu’elles réclament une eau pure, directement en contact avec la matière. Les tanneries s’étalent ensuite le long du bief de la Gravière, parce qu’elles rejettent une eau usée qu’en revanche les moulins à grains utilisent sans problème pour leurs besoins en force motrice, car cette eau impure « n’est pas au contact de la matière ». Les tanneries sont légions. L’écriture est élégante : Tannerie de la veuve Rampon, Tannerie du sieur Georgeard l’aîné, Tannerie du sieur Jean-Marie Georgeard, Tannerie de Louis Gambin et Robert Robas (avec un doute sur la transcription du « b »), Tannerie du Fils Fécamp… Pas étonnant que la rue qui traverse ce quartier se nomme « rue de la Cuirallerie ». Un autre bief trace son couloir depuis la base de l’actuel pont Paradis et s’en va border l’aval de la ville avec son lot de jardins, celui du sieur Barbarin acquis auprès de la veuve Fourras, une promenade « de la blanchisserie », un grenier à sel, la grenette, le futur théâtre, des cultures, deux tanneries encore, celle du sieur Denis Rollet et l’autre du sieur Nicolas Sanlaville. Pas de maison en bord de bief, hormis celle de Claude Santailler, meunier…

Ecrivez, me dit l’érudit en enroulant l’inestimable document, écrivez que ce trésor communal existe, qu’il a échappé aux flammes qui, à la Révolution, happaient plans et terriers. Acte de vandalisme, certes, mais d’exorcisme aussi, afin que plus jamais ne ressurgisse le souvenir des inégalités de l’ancien temps…

R

RUISSET (HAMEAU DU)

C’est le nom « ruisselant » d’une source, d’une fontaine, d’un hameau jadis fort de plusieurs maisons, situé sur les hauteurs du val d’Andilleys. Le chemin très fréquenté du col qui reliait les centres de marché qu’étaient Marchampt et Beaujeu, le traversait. Une autre particularité distinguait ce hameau aujourd’hui abandonné : il était au point de jonction de trois communes : Quincié, Marchampt, Beaujeu. Dans un des maisons, le propriétaire sa vantait de manger sur Beaujeu, mais de dormir sur Marchampt, de remiser son bois sur Quincié. On dit que les femmes qui passaient par là, partant pour toute la journée au marché, mettaient du vin dans le biberon des bébés afin qu’ils dorment jusqu’à leur retour.

 

T

TANNERIES

Le sujet est traité dans un article bien documenté de « Histoire & Généalogie en Beaujolais », N°15, consacré à Beaujeu. Jean-Paul Léos y rappelle que « les tanneries s’installaient en bord de rivière pour des raisons évidentes de besoins important en eau ». Toutes les phases du travail la sollicitait : le tannage, « où les peaux sont d’abord écharnées, lavées et brassées dans une cuve de dégorgement, puis séchées sur un râtelier. Ensuite, elles sont plongées dans une fosse, mélangées et brassées avec du tan. Le tan est un produit obtenu par broyage d’écorces de chêne, châtaigner, sapin, acacia, bouleau, saule, sumac ou hêtre. Elles sont plongées de façon répétée dans des fosses pendant plusieurs mois, avec renouvellement de l’eau et ajout de tan à chaque opération, jusqu’à l’obtention d’un produit imprégné et saturé en tanin, le cuir ».  Autres opérations possibles : le corroyage, le hongroyage, la mégisserie, la chamoiserie…

La ville de Beaujeu, traversée par l’Ardières, bénéficiait d’une situation particulièrement favorable pour l’implantation de tanneries, grâce à la pureté et à la qualité de son eau. Jean-Paul Léos relève, sur un document de 1860, la présence de 27 tanneries et de 5 battoirs à écorce. L’ensemble des tanneries, cette année-là, employait 88 travailleurs, plus dix batteurs. « L’acidité de l’eau de l’Ardières favorisait le traitement des peaux. Les cuirs de Beaujeu étaient d’une qualité très appréciée des cordonniers. « La destination de toutes ces peaux étaient les grandes métropoles, Lyon, Marseille… »

Par la suite, les différents recensements montrent que le nombre des travailleurs dans ce domaine réduit comme « peau de chagrin » : 37 ouvriers tanneurs en 1836, 44 en 1856, 88 en 1860, 35 en 18886, 24 en 1911. Le déclin commence dès la fin du XIXe siècle.

TANNERIES (UN CAS DE POLLUTION)

Les préoccupations écologiques de respect dû à l’environnement ne datent pas des prises de conscience récente. L’attention portée à la pureté de l’eau et la préservation des poissons est attestée dans un procès verbal du 12 mai 1941. Ce document nous a été  confié par Roger Desplaces, président de l’AAPPMA, section Beaujeu.-Cercié. Il mérite d’être reproduit ici.

« Procès verbal de délit.

L’an mil neuf cent quarante et un, le douze du mois de Mai.

Nous, soussigné CHANCEL Marcel, garde de la Fédération des Sociétés de Chasse et Forêts, assermenté et porteur de notre plaque, certifions que vers huit heures du matin, nous avons reçu un coup de téléphone de Mr Drouin, instituteur à Durette (Rhône), secrétaire de l’association de protection de l’Ardières… association cessionnaire du droit de pêche sur cette rivière. Il nous avertissait que la rivière Ardières avait été empoisonnée. Nous nous sommes rendus aussitôt à Durette et nous avons fait une tournée sur les rives de l’Ardières… À partir du lieu-dit Montmay, commune de Quincié, nous avons ramassé sur une distance d’environ deux kilomètres 17kg de truites de différente grosseur, certaines atteignaient le poids d’un kilo. Ces truites étaient mortes et impropres à la consommation. À certains endroits, se trouvaient des quantités considérables de petits poissons, loches, vairons, chevesnes, ainsi que des sangsues. Il y avait notamment beaucoup de truites mortes… Mr Dubost ainsi que Mr Drouin nous ont indiqué que du 7 au 11 mai, les eaux de l’Ardières étaient tantôt rouges, tantôt noires, tantôt blanches, qu’une écume très épaisse couvrait la surface des eaux, et cela, plusieurs fois par jour…  Nous nous sommes rendus ensuite à la brigade de gendarmerie de Beaujeu pour signaler les faits à monsieur le chef de brigade et nous lui avons demandé de nous faire accompagner par un gendarme pour continuer notre enquête.  En passant sur le pont proche de la gare, nous avons constaté que l’eau de la rivière avait une couleur rouge accentuée et une odeur nauséabonde. Accompagnés du gendarme, nous avons suivi l’Ardières le long de la ville de Beaujeu jusqu’à la tannerie des Établissements Clavel & Fils d’où paraissait provenir le déversement. En effet, nous avons suivi la rivière et l’avons trouvé parfaitement claire au-dessus de ladite tannerie. Plusieurs pêcheurs consultés n’avaient rien remarqué d’anormal. Nous avons pénétré dans la tannerie et, mis en présence du directeur, nous lui avons déclaré nos noms et qualités. Nous lui avons indiqué les faits que nous venions de constater. Nous lui avons demandé si l’usine possédait des bassins de décantation et où les eaux ayant servi au tannage étaient déversées. Il nous répondit que l’usine ne possédait pas de bassin de décantation, que les eaux étaient directement déversées des bacs dans le bief pour s’écouler ensuite dans la rivière, que ces déversements avaient lieu plusieurs fois par jour. Il nous déclara en outre que le bief avait été nettoyé dans le courant de la semaine, que les bassins de chaux avaient également été vidées et nettoyés. Nous lui avons précisé que nous avions trouvé une grosse quantité de poissons morts et que l’empoisonnement était total sur plusieurs kilomètres. Il nous répondit que c’était malheureux, mais qu’il préférait payer plutôt que de fermer son usine… Nous lui avons déclaré que nous dressions un procès-verbal des faits et déclarations constatées pour « infraction à la loi du 15 avril 1829 »…

Un cas à méditer. Il semblerait que l’état actuel de notre planète soit le résultat de cent ans de comportements industriels similaires et de semblables irresponsabilités.

TROU DE JEANNE

On parle, dans le « quartier de l’Ile », en amont de la place de la fontaine Clémentine, des prévisions du « Trou de Jeanne ». Il s’agit d’un creux entre deux montagnes, en forme de V majuscule, un « pubis météorologique ». La noirceur des nues, accumulée à cet endroit précis, peut annoncer une RENOPÉE, « un coup de pas bon », selon un habitant qui lui fait face. Ce fut le cas, lors de la crue de 1993. Monsieur Vouillon a assisté impuissant au déluge. Sa cave fut envahie par les eaux qui atteignirent un mètre soixante. Un panneau garde le souvenir de cette montée spectaculaire. Un de ses tonneaux vides en fut décalé. Les autres, pleins, résistèrent.