23 juillet 2018 - Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau : Jullié

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018. A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et […]

Dictionnaire de Jean-Yves Loude : Jullié

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018.

A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et mini festival pluridisciplinaire, la Caravane de l’eau a commencé à laisser des traces, avec des œuvres d’art pérennes dans chaque commune.  Il y aura ensuite en 2019 la restitution du travail des artistes.

Jean-Yves Loude, aussi, a décidé de construire à partir des témoignages  recueillis un Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau

Il comprendra, comme tout dictionnaire, des définitions présentées par ordre alphabétique. Sa particularité : avoir comme tête de chapitre les noms des communes. A noter que si ce dictionnaire en ligne est initié par Jean-Yves Loude, il  a vocation à être en permanence enrichi !

 


E

EAU DE L’HOSPITALITÉ

Offrando sculpture du plasticien Némo, installée à Jullié

Le sixième acte de création plastique pérenne en Haut-Beaujolais est dédié à « l’eau de l’hospitalité ». On sait que le Beaujolais a le vin généreux et qu’on l’offre encore plus allégrement que l’eau. Mais, cette statue du plasticien Némo veut rappeler les vertus de l’accueil de l’Autre, l’intérêt majeur que nous devons porter à l’étranger, la curiosité pour la connaissance qu’il va nous transmettre. Némo a créé une sculpture métallique, librement inspirée de celle en béton qui attend le voyageur au sortir de la gare de Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso : « l’offreuse d’eau ». En Afrique, nulle conversation, aucun dialogue ne peut commencer sans que l’invité « qui vient de loin », n’ait bu l’eau de la bienvenue. C’est ce thème essentiel qui est illustré à Jullié, porte viticole qui ouvre sur le Haut-Beaujolais. Le voyageur trouvera la statue haute de près de quatre mètres, près du ruisseau qui dévale du col de la Sibérie et qui traverse Jullié. Elle se dresse, majestueuse, silhouette de tubes bleus, tendant la calebasse de l’eau vitale comme une offrande précieuse et un salut universel. Ainsi associée à l’eau qui serpente et murmure à ses pieds, la sculpture de Némo prend la dimension d’une déesse mère. Il est probable que les élèves de l’école, qui partagent avec elle le parc des hauts de la commune, sauront lui inventer son mythe pour les temps futurs.

 

M

MERDANÇON ET MAUVAISE

Les deux cours d’eau qui bordent la vie des habitants de Jullié, le Merdançon en amont, et la Mauvaise, en aval, portent, il faut bien l’avouer, de curieux noms. Une enquête s’imposait. Elle ne fut pas si simple. Le Merdançon descend de la Sibérie (du col), se fraie un cheminement dans les prairies et pénètre allègrement les hauts de Jullié par le pré de l’école, de la bibliothèque et de la salle des fêtes, traverse le village, nourrit le bassin du lavoir avant d’aller mourir dans la Mauvaise. Pourquoi un tel nom ? Bien sûr, nous avons demandé. Nous avons récolté ricanements et aveu d’ignorance pudique. Une seule explication un peu plausible : il y eut autrefois un tanneur, installé à Jullié, qui utilisait de la fiente de poules pour nettoyer ses peaux, avant de rejeter les eaux souillées par son activité dans le ruisseau. Ça sentait mauvais, nous dit-on. Doit-on sentir là une explication du nom Merdançon ?

Une ainée, face au lavoir, suppose que ce nom vient du temps où le ruisseau servait d’égout à ciel ouvert, charriant les déjections des riverains. D’où le « Merdançon ». C’est possible. Mais alors, il faut imaginer les mêmes eaux alimentant le lavoir où toutes les femmes venaient rincer le linge, été comme hiver. C’était comme ça, on n’avait pas les mêmes commodités. Quand on avait besoin d’un verre d’eau à boire, on allait le chercher au puits. On ne se portait pas plus mal. Le linge, on le charriait à la brouette. L’hiver, on mettait une paire de gants en laine sous la paire de gants en caoutchouc, et on arrosait le linge d’eau chaude, car il collait à la pierre, il était raide.

Voilà ce qu’on sait sur le Merdançon qui va se jeter dans la Mauvaise.

La Mauvaise, parce qu’elle peut l’être. Une fois tous les cent ans, mais ça suffit d’une fois où elle a tout emmené pour qu’on se venge et qu’on l’appelle ainsi. Pour toujours. Sans compter ceux qui ont raté un virage et qui ont fini dedans, bagnole et conducteur. Dans une famille, c’est arrivé au père et au fils. Ils l’avaient « mauvaise », comme on dit. Heureusement, ils s’en sont bien sortis. Mais la rancœur demeure.

 

MOULIN (LE MOULIN DE LA ROCHE QUI BROIE DU SAVOIR)

Le moulin de la Roche – œuvre de Paul Dailler

De son vrai nom : « Moulin de la Roche », un édifice trapu et élégant, inscrit dans un site remarquable. Il faut s’éloigner un tout petit peu de Jullié, dans la direction du col de la Sibérie. Dans un vallon discret, coule le Merdençon, ruisseau également nommé « le Rolland » sur le cadastre de 1823. Lui aussi prend sa source en dessous de la Sibérie. Là, avant que ne s’élève la route du col, se dresse un surprenant château, inattendu dans cet aimable écart, un somptueux ensemble architectural du XVIIe, défendu par de larges fossés, gardé par une grille d’entrée dûment forgée, équipée de ponts tournants. Cette noble demeure règne sur un groupement de fermes, une tuilerie et son séchoir, un moulin et son étang, un lavoir. On a la mesure d’une exploitation seigneuriale de jadis et de son indépendance économique, reposant sur une étendue de 500 hectares et sur le travail de 28 familles de métayers, tour à tour éleveurs, vignerons, forestiers. La tuilerie était exclusivement destinée à l’entretien des toitures du château et des fermes. L’étang servait de réservoir au moulin, dont le nom barré lors d’une succession et remplacé par celui de « scierie – huilerie » révèle son véritable usage. Le débit du ruisseau, trop faible en été, ne permettait pas de remplir l’étang et de scier en dehors de l’hiver. Une semaine de sciage suffisait alors à vider la retenue. Cette économie héritée des temps féodaux ne résista pas à l’époque moderne et à la naissance du XXe siècle.

Le moulin de la Roche après restauration (©Jean-Yves Loude)

Le moulin servit d’habitation, puis de garage, avant d’être laissé à l’abandon, pendant des décennies, jusqu’à menacer de s’écrouler. En 2011, devant le danger, la Mairie de Jullié trouva un accord avec la marquise, actuelle propriétaire et descendante de la famille des Charrier, châtelains des origines. La Communauté de Commune de Beaujeu, puis celle de Beaujeu-Belleville, prit alors en charge la restauration des sites du moulin et de la tuilerie, aménagea les abords, suscita la création d’une association pour la valorisation du site. Mission accomplie en 2014. La salle de la scierie fut réinstallée. La meule de l’huilerie retrouva son habitacle, mais pas son mouvement. Des outils de métiers anciens sont aujourd’hui exposés, en attente de la recréation d’ateliers de menuisier, de sabotier, de tonnelier… Une autre salle encore accueille désormais des chefs d’œuvre de Compagnons du Devoir, après la fermeture de leur école de Pont-de-Veyle dans l’Ain, et leur offre ainsi une seconde vie, préférable à la réclusion à perpétuité dans un placard.

Les portes ouvrent pour les Journées du Patrimoine ou pour l’accueil de groupes et de classes. Avec une intention affirmée : satisfaire les curiosités, éclairer un monde, une époque à peine révolus. Expliquer aux plus jeunes que l’électricité ne fut pas toujours une évidence, qu’autrefois elle ne répondait pas à nos moindres besoins… mais que l’eau y pourvoyait, actionnant les machines, ici pour une scierie, ailleurs pour les papèteries ou les tanneries, les huileries.

À présent, les dents des scies ne mordent plus, les meules immobiles n’écrasent que le silence, mais l’association en charge du site du Moulin de la Roche (inscrit à l’inventaire des sites pittoresques du Rhône), est heureuse de proclamer que le moulin broie à nouveau les grains du savoir.

 

S

SAGNE (LA SAGESSE DES SAGNES)

Un souvenir d’enfance de Paul Dailler, natif de Jullié, peintre.

L’ancienne tuilerie, près de l’étang des Roches. Une peinture de Paul Dailler

« Je suis né au-dessus de la cave, j’ai été éduqué à Jullié, mais je n’y suis pas resté. Mon père était viticulteur. Un vigneron qui parlait beaucoup de l’eau. C’est lui qui m’a enseigné le respect du à l’eau, qui rappelait qu’elle était synonyme de la vie. Il m’emmenait toujours avec lui dans ses prés, pour « arranger ses sources ». Comme tout exploitant viticole, il possédait deux à trois vaches et des prés. Et dans un de ces prés, coulaient deux sources. Le pré de mon père se situait au lieu-dit Les Sagnes. Un nom qui recouvre l’idée de « marécage », de « roseaux ». Je le reverrai toujours aménager la source du bas. Il travaillait avec des gestes presque religieux. Des petits coups de pelle donnés avec une infinie douceur. Avec le désir de bien faire. Pour le confort de ses vaches. En contrepartie, cette source donnait du cresson. Une rareté. On venait le ramasser, presque  avec dévotion.

Mon père me surprit, un jour, entrain d’actionner le tourniquet de la pompe au centre du village. Au lieu de me disputer, il me dit de façon ferme et définitive : « Tu fais couler de l’eau pour jouer, ça ne sert à rien. L’eau, ou tu la bois, ou tu te laves les mains. Tu ne la gaspilles pas ! » Mon père n’était pas spécialement inspiré par l’écologie. Il avait été prisonnier pendant cinq ans, en Allemagne. Il nous dit avoir particulièrement souffert de la faim. « Sans l’eau, je serais revenu en bien pire état… »

Moi-même, grâce à lui, je me considère pas non plus écologique (terme pour moi trop politique), mais « Nature », soucieux d’utiliser l’eau. Oui, l’utiliser, jamais la gaspiller.

En tant que peintre, je fais bien sûr des tableaux sur l’eau. L’eau à Jullié. Principalement l’étang de la Roche qui a marqué ma jeunesse et donc mon imaginaire. L’étang : lieu de mes apprentissages, de mes tentatives d’attraper le poisson, de mes premières craintes d’enlisement dans la vase…

Une dernière image d’enfance, presque cinématographique. Mon père acceptait que je l’accompagne. Il me hissait sur le cheval. Je le montais à cru. Un jour, passant près de la fontaine, au centre du village, le cheval voulut s’abreuver et pencha la tête vers le bassin, si brusquement que je faillis passer par-dessus son encolure et finir dans la flotte. Mon père me rattrapa de justesse.

 

SOURCIER

On ne rencontre pas un sourcier tous les jours. Plus. À force d’être connectés, reliés, assistés, pendus aux robinets du système collectif, qu’aurions-nous à faire des pouvoirs de ces capteurs d’énergie ? Et pourtant, été après été, sécheresse après sécheresse, on commence à demander s’il ne vaudrait pas mieux inscrire parmi ses liens privilégiés les références d’un bon puisatier et, avant tout, le contact d’un sourcier.

Par chance, j’en ai rencontré un, Olivier Ravier, à Jullié, dans un pré pentu, près de l’école, sous le départ des chemins de randonnée, tout près de la nouvelle sculpture de l’offreuse d’eau, symbole d’abondance et de générosité. Un sourcier impliqué dans le projet « Ça coule de source », quoi de plus naturel ?

A Jullié, le musicien Bruno-Michel Abati troque la baguette de conducteur d’orchestre pour celle de sourcier, sous le contrôle d’Olivier Ravier

Relation d’un entretien mené à la baguette. C’est toujours la même première question qui jaillit : Comment prend-on conscience de son pouvoir de sourcier ? Olivier Ravier, longtemps, ignora tout de ses capacités. Né à Belleville, vigneron pendant 42 ans, avant d’être hôtelier, rien ne le prédestinait à repérer l’eau cachée. Il arriva que le vigneron eut besoin d’eau quand il installa son activité viticole à Fleurie. Il sollicita les services d’un sourcier reconnu pour en débusquer dans les entrailles d’une « montagne ». Le spécialiste vint, chercha, trouva un passage d’eau de 200 à 400 litres par heure. Un débit faible, mais c’était ce que la nature avait à offrir. Le sourcier planta un échalas au point de convergence de deux sources. Puis, il confia les baguettes à son client, Olivier Ravier. Peut-être avait-il pressenti qu’il réagirait ? Il réagit.  Sa sensibilité remontait à la surface de son être. Début d’une aventure. Quinze jours plus tard, le foreur survint avec sa machine pour creuser. Premier acte de dégagement d’une source : établir une plateforme pour poser la machine. Ce qui suppose d’enlever l’échalas.  Une fois l’aplanissement réalisé, le maître sourcier confia les baguettes à son client : à lui de retrouver l’intersection des deux sources et de replanter le bâton de repère. Olivier Ravier y parvint. On pourrait dire « naturellement ». Il dit : « Je demandai alors la profondeur, il m’indiqua 52 à 55 mètres. Je redemandai : Donne-moi le débit ! Bon, 3m2… »

Olivier Ravier ne précise pas à qui il s’adresse. À la terre ? Qui lui répond ? Qui se permet-il de tutoyer ainsi ? Qui lui donne les estimations du débit ?

Il devance ma question : « Je fais une convention mentale. Ne me demandez pas comment ça se passe. Sachez pourtant qu’il n’y a personne de plus cartésien que moi. Mais, là, dans ce domaine, on sort du rationnel. Personnellement, j’ai appliqué les méthodes indiquées par mon maître. Je me suis rendu à Paris, près de l’Opéra, dans un endroit spécialisé où on achète des baguettes en fibre de verre, parce que, comprenez, les baguettes en noisetier, certes elles sont bonnes conductrices en raison des fourches qui les caractérisent, mais elles ne résistent pas longtemps à l’usage. Dans ce lieu, on trouve aussi des modèles de « rapporteurs », prêts à l’usage, des feuilles qui permettent de projeter les mesures, après avoir fait les demandes. Mais moi, mon rapporteur, il est dans ma tête. Je n’ai pas besoin de feuille. Je sais, tout ça peut paraître surprenant. Ça interpelle. C’est sûr. Les incrédules aux mines goguenardes changent vite d’attitude quand on leur met les baguettes dans les mains, et qu’elles se tordent, et qu’elles impriment des marques dans leurs paumes. Et qu’ensuite, on fore et que l’eau apparaît… C’est vrai que, parfois, les baguettes brûlent la peau. Moi, la pratique me fait mal. Ça me pince les doigts. Ça me fait dresser les poils sur tout le corps. Notez bien que s’il y a peu d’eau, l’effet est moindre. Mais si la présence est forte, je me sens essoufflé. Mais n’allez pas vous imaginer que je suis hors du commun. Non. Je n’ai rien d’exceptionnel. Je suis une personne lambda. J’aurais même préféré avoir le cerveau rempli de notes de musique, mais j’ai ce don que je travaille peu, par manque de temps. Mon maître, lui, il est très fort. Lui, il voit l’eau. Il voit l’endroit même où se trouve l’eau. Notre corps a les capacités de recevoir des énergies qui sont véhiculées à travers les éléments, la matière. Depuis que l’humanité est, les anciens bénéficient de dons, ils trouvent l’eau, creusent des puits. Depuis l’antiquité, certains réagissent, d’autres pas. Venez, vous allez prendre les baguettes. Nous allons mesurer l’eau qui passe sous ce pré. Je vais demander le passage… »

 

V

VIGNE (RAPPORT AVEC L’EAU)

Conversation avec un sage : Robert Briday. Sur la côte de Beauvernay, appellation « Juliénas », devant une « serve », point d’eau, entourés de vignes.

« J’ai travaillé ici sur cette colline. Mon père était viticulteur. À cette époque, nous n’avions pas l’eau sur le robinet. Cette eau qui nous manquait, il fallait la capter, la conserver, l’utiliser seulement quand on en avait besoin.

Nous sommes à côté d’une « serve » (au cœur des vignes). Ce bassin maçonné était rempli d’eau grâce au captage de petites sources. Cette eau servait aux traitements bien sûr, pas à l’arrosage. Sa construction doit remonter à la fin du XIXe siècle ou au tout début du XXe. Imaginez la richesse que procurait cette réserve d’eau qui se trouvait sur le lieu de son utilité. Elle facilitait grandement la lutte contre l’oïdium et le mildiou. Cette serve appartenait sans doute à un propriétaire, mais l’usage voulait que tous y aient accès. Dans cette zone des Chanoriers, un des plus anciens quartiers de Jullié (1574), il y eut longtemps un seul propriétaire et des métayers.

Robert Boulay avec Bruno-Michel Abati, musicien, dans les vignes des côtes de Beauvernay (©jyloude)

L’eau, il en fallait pour la vigne, mais aussi pour les humains et le bétail. Toutes les maisonnées élevaient deux, trois vaches pour pallier les aléas commerciaux. On comptait sur l’argent du lait et de ses sous-produits. N’oublions pas l’eau pour le cheval, largement mis à contribution pour labourer les vignes. L’eau du puits, potable, était réservée pour les humains. Il fallait la « tirer », la « remonter ». Les efforts nécessaires à son obtention la rendaient plus que précieuse. Les bêtes buvaient à la rivière. On entretenait  un trou où elles s’abreuvaient, même en hiver.

L’eau, amie, complice, peut bien sûr se révéler dangereuse. L’excès d’eau dans les vignes cause les ravages cryptogamiques. Les orages, fréquents et souvent violents en Beaujolais, arrachent la terre sur leur passage, une terre qui ne se trouve pas en quantité renouvelable. Alors l’homme déploie une grande énergie à tracer des charrois, à creuser des « rèzes », des caniveaux, des traits pour diriger l’eau vers des conduites maçonnées chargées de la guider vers la rivière et, ainsi, éviter les dégâts dans la vigne. Travail de reconstruction permanente. Après les labours, avec des pelles, on remettait en forme ces « razes » ou « rèzes » : reprendre la terre, la remettre en buttes afin d’obliger l’eau. C’était un travail de galérien. Contrôler la végétation, labourer plusieurs fois, buter la vigne, régler la concurrence entre herbes et vignes. Autrefois, le long de ces butées, poussaient des fraises des bois. Des asperges. Sans parler des arbres fruitiers, familiers dans le paysage, pêchers, cerisiers…

Bien sûr, tout le monde ne bénéficiait pas de serve. Et parfois, en été, la serve était à sec. Alors, on attelait le cheval contraint de tirer une remorque avec un tonneau de 500 litres. On descendait à la rivière. Là, on profitait d’un creux pour puiser l’eau à l’aide  d’un « chtou » de cinq litre, un petit récipient, comme une louche à long manche. Je vous laisse imaginer le nombre de gestes pour remplir un tonneau de 500 litres avec un chtou de 5 litres ! On remontait l’eau dans la vigne pour sulfater le lendemain.

Si l’on veut discourir sur l’importance de l’eau dans ce paysage de vignes, il faut aussi faire parler la rivière. C’est elle qui a fourni la plupart des pierres de construction des maisons. Il n’existait pas de carrière proche, alors les habitants allaient se servir dans la rivière. Et on en tirait des pierres, des roches de granite métamorphique de couleurs bleu ou rouge, selon qu’elles avaient été flammées par une lave qui les avaient chauffées sans faire éruption.

Aujourd’hui, en contemplant ce paysage harmonieux, de vignes et de maisons en pierre, je n’exprime pas de nostalgie, surtout pas celle du travail six jours sur sept, douze heures par jour. Je regrette peut-être une époque de plus grand bon sens. Les gens des générations antérieures étaient crépis de bon sens. Ils avaient le souci de transmettre les sols comme eux les avaient reçus. Je suis admiratif de cette exigence de transmission qui semble s’être évaporée, aujourd’hui, partie on ne sait où. Le bons sens commence par l’entretien des sols. J’ai confiance dans les jeunes qui arrivent sur le terrain à présent. Ils ont plus conscience que nous de l’urgence de la préservation des sols et de la nature. Nous, nous étions crépis de modernité. Nous avons été endoctrinés par les vendeurs de chimie qui nous disaient avoir la maîtrise des produits qu’ils nous refilaient, qui nous demandaient de leur faire confiance. Qui nous affirmaient que sans chimie, ce serait la famine. Mais qu’avec la chimie, on pourrait nourrir la planète. Faux. Ce discours a failli nous priver d’avenir. Respecter les sols et les végétaux est notre seul avenir. J’ai confiance en cette jeunesse qui instaure de nouveaux contrats avec la nature ».