17 juillet 2018 - Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau : Propières

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018. A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et […]

Dictionnaire de Jean-Yves Loude : Propières

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018.

A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et mini festival pluridisciplinaire, la Caravane de l’eau a commencé à laisser des traces, avec des œuvres d’art pérennes dans chaque commune.  Il y aura ensuite en 2019 la restitution du travail des artistes.

Jean-Yves Loude, aussi, a décidé de construire à partir des témoignages  recueillis un Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau

Il comprendra, comme tout dictionnaire, des définitions présentées par ordre alphabétique. Sa particularité : avoir comme tête de chapitre les noms des communes. A noter que si ce dictionnaire en ligne est initié par Jean-Yves Loude, il  a vocation à être en permanence enrichi !


A

ALBUM

Il existe peu d’ouvrages qui traversent les réalités du Haut-Beaujolais. Alors, il est juste de signaler le bel album de Marcelle Lutrin, « Par Monts et par Eaux ». Sous-titre : « Sur les crêtes du Haut-Beaujolais » Profiter de la sérénité de ces monts et du chant de ces eaux. Des courtes notes, subjectives, poétiques et sensibles. Un hymne à lavis. L’auteur écrit et peint en chemin et révèle une région à la beauté enclavée qui ne demande qu’à être admirée. À Propières, l’auteur note l’abondance de la flore des Zones humides, en fait l’inventaire (cirse des marais, reine et cardamine des prés, eupatoire chanvrine, gaillet des marais, lychnis fleur de coucou, lysimaque commune, salicaire, valériane et cousoude officinales…) et salue la coopérative créée par Marie et Michel Passot qui traitaient ces plantes pour en faire des infusions. Malheureusement cette judicieuse initiative n’a pas été reprise après leur départ à la retraite, alors que cette activité convient si bien à la région.

On peut facilement se procurer l’album au restaurant Chez Annette, à Chénelette.

APPELLATION

Les linguistes ne sont pas d’accord quant à l’origine du nom de Propières. L’un le croit lié  à la présence de peupliers (popularias), « lieu planté de peupliers », mais un autre le rapproche de « pourpre » (purpura), de « celui qui  teint les étoffes » (polpreira), et de pourpière, « teinture rouge »). Quoi qu’il en soit, les teinturiers et les peupliers ont besoin d’eau.  Gérard Ruet, chef des pompiers, certifie avoir entendu le nom Propières découpé ainsi : Pro- (devant) Pierre : « Devant la Pierre ». Peut-être « Devant la Roche d’Ajoux ? Et, dit-il fièrement, il n’y a pas d’autres Propières en France. Un seul village porte ce nom et c’est nous (en Haut-Beaujolais) qui l’avons !

AQUARIUM

Hervé Brisot, vanier d’art, auteur de l’oeuvre Eaux-siers, réalisée en collaboration avec les écoliers de Propières

Depuis peu, Propières abrite un étrange aquarium. Il est l’œuvre d’Hervé Brisot, maître vannier qui a associé les élèves de l’école à son élaboration. Troisième création pérenne sur le circuit d’Art en Haut-Beaujolais, l’aquarium des poissons d’osier rappelle que Propières possède un fameux étang de pêche au lieu-dit Azole, un nom charrié par une origine méandreuse (as-, ans-, du latin ansa, méandre).

Hervé Brisot, avec l’aide de Christian Gilgenkrantz, maire de Propières, a repéré une ancienne cabine de station service désaffectée et vide. L’idée de la remplir de poissons d’osier a aussitôt germé. Brisot a aidé chaque enfant de l’école à façonner carpes et truites, suspendues par des fils, dans un décor d’algues agité par un ventilateur, se balançant comme des mobiles. La nuit, l’aquarium éclairé est devenu, depuis son inauguration le vendredi 22 juin 2018, la référence brillante de Propières.

Á tel point qu’un souhait d’animation pérenne commence à germer autour de cette cabine magique. Le projet est en cours. Hervé Brisot va ajouter un poisson maître qui régnera pendant un an dans le fond sous-marin de Propières. L’été prochain, si le rêve prend forme, ce poisson chef-d’œuvre d’osier (et quelques autres) sera mis aux enchères au cours d’une « pêche  miraculeuse » organisée au bord de l’étang de pêche d’Azole. Les heureux pêcheurs qui parviendront à attraper les créations d’osier, à la ligne, dans une piscine improvisée, auront le droit de les acheter. Cette fête de l’Art, sorte de performance en Haut-Beaujolais, réunira tous les amateurs de création et les habitants du village autour d’une grande « partie de sardines grillées » comme nos amis portugais en ont le secret. Et ainsi, de suite, chaque année. Hervé Brisot exécutera un autre « poisson maître », l’installera à nouveau dans l’aquarium où il régnera jusqu’à la prochaine fête des sardines, le juillet suivant. Les bénéfices de l’opération pourront soit servir à l’entretien et à l’embellissement de l’aquarium, soit à l’implantation d’une autre œuvre d’art dans la commune. A suivre…

 

D

DÉVELOPPEMENT (TOURISTIQUE)

Alain Roche est un cuisinier passionné de patrimoine. En tant que maître des fourneaux, il a œuvré dans les Alpes, à St Tropez. Il a tenu le restaurant de Propières en proposant une spécialité : le poulet eux écrevisses dont il maintient la recette secrète. Il sait par expérience ce qu’un tourisme réfléchi et bien adapté apporte à l’économie d’une région. Quand il revint au pays, à Propières, il pensait que la dynamique locale avait déserté les lieux. Au contraire, prône-t-il : tout est à inventer, tout est à faire ! Il en veut pour preuve l’initiative prise à Propières de créer un étant de pêche. C’était en 1998. La commune disposait d’un site privilégié où passe une rivière, affluent du Sornin, à Azolette. Le préfixe Az- trahit une présence d’eau. Azole désigne un lieu planté de joncs, en vieux français. Azolette signifie donc « petite jonchaie ». Un étang artificiel et paysagé fut réalisé en 1991, avec des contours irréguliers, une presqu’île. Très beau. Les pêcheurs et le succès furent au rendez-vous. Si bien qu’on projeta un second plan d’eau, celui-ci réservé à la baignade. Ouverture des plages en 1993. Adhésion immédiate du public. Des files de voitures garées, des hordes de baigneurs heureux. Du plaisir, et des retombées économiques pour le village, pour les commerçants. Un poste saisonnier de maître nageur fut  rendu nécessaire devant l’affluence. La construction d’un hôtel-restaurant fut même envisagée, sur le site d’Azolette. Hélas la sécurité vint « planter son épieu » dans le lac des bains. On ne peut l’en blâmer, mais, de fait, la clarté de l’eau était insuffisante et ne permettait pas de discerner la base du bâton. L’étang fut déclaré « impropre ». Son exploitation abandonnée. Et tant pis pour l’activité locale ! soupire Alain Roche. Pourtant la solution est simple. Il suffit d’installer en amont une station d’épuration des eaux, à l’aide de joncs justement. Le lagunage est désormais une technique parfaitement maîtrisée, esthétique et raisonnable. Mais que voulez-vous ? Ça traine. Les gens pleurent tout le temps. S’il n’y a pas de travail pour les jeunes d’ici, ils pleurent. Si le développement touristique cause un peu d’effervescence et dérange, ils pleurent aussi. Comme les Français en général. Toujours à se plaindre et long à agir.

Mais Alain Roche, imperturbable et énergique optimiste, garde espoir. De toute façon, il n’y a pas vraiment d’autres solutions de développement. Par le tourisme (et la culture, note du rédacteur). Il faudra bien y venir.

E

EAU TANT EN EMPORTE LE VENT (DE LA MÉMOIRE)

C’est une Propironne qui parle. Monique Velay, directrice du centre communal d’action sociale. Il faut que les enfants sachent qu’il y eut le téléphone en bakélite noire, avec l’écran à rondelle, avant le portable. Et que, dans les années 1960, les maisons n’étaient pas « équipées » pour recevoir l’eau. Pas de double bac à vaisselle, mais la solide pierre d’évier. Pas de tout-à-l’égout, mais l’évacuation des eaux sales dans la rue, directement, donnée en spectacle. Ou alors, on portait le baquet dans le trop plein de la cour. Et cela jusqu’aux années 1969. La seule eau de rinçage sortait chaude de la bouilloire de la cuisinière à bois. On allait chercher l’eau à la fontaine, un seau au bout de chaque bras. On puisait aussi l’eau dans le trou du puits. L’eau affleurait, sauf en été. Le boulanger faisait son pain avec. J’entends le bruit de ses pas pesants, charriant ses deux seaux. La position de notre maison, près de la fontaine, favorisait le passage des uns et des autres. L’eau courante des conversations giclait des bouches. Et, disons-le, on ne vivait pas si mal, malgré ses conditions inimaginables par les nouveaux locataires du XXIe siècle.

Maintenant l’eau fait partie des maisons. Le progrès habite le village. Mais l’activité le fuit. Alors l’association de défense du patrimoine du Haut-Sornin s’évertue à penser l’avenir, à rêver des solutions. Comment maintenir des commerces ? Où se niche le futur de Propières ? En village périphérique de Villefranche ou de Lyon ? Il y a bien des maisons à vendre, mais pas tant que ça. Des entreprises ? La commune abrite une fabrique de palettes. Nous avions une unité de tissage de tissu pour parapluies ; elle a été délocalisée sur Belmont. Nous avons connu un élevage de lièvres et une initiative de collecte de plantes pour infusion. Mais on parle au passé. Idem pour les colonies de vacances. On a pensé faire du col des Écharmeaux une station de ski de fond avec, aux alentours, l’ouverture d’hôtels de villégiature. Mais la neige a tendance à se retirer. Elle n’est plus fiable. On ne peut plus lui faire crédit. Alors, oui, on peut rêver, comme moi, d’un musée qui parlerait au présent de la mémoire de l’eau, des mines de plomb argentifère, des chutes d’avion sur le massif d’Ajoux, pendant la guerre. Ces affaires de crash aérien gardent encore leur mystère et mériteraient la réouverture « d’enquêtes policières » pour démêler les fils de la rumeur et de la réalité (voir notre site du patrimoine en Haut-Sornin).

Un temps viendra, après l’ère de la vaine et folle consommation, où la beauté simple des paysages, le calme souverain des montagnes humaines du Haut-Beaujolais seront considérées comme une richesse sans cesse renouvelable, « à condition de rester vigilants et de renvoyer d’où ils viennent les prédateurs souriants aux projets à très court terme » (note du rédacteur).

ENFANCE DE L’ART (DE LA PÊCHE)

Comment l’amour de la pêche vient aux enfants. Souvenir de petite fille. Monique Velay raconte : « J’adorais la pêche. Pendant que mon père posait les balances à écrevisses, je les attrapais à la main avec une dextérité qui montrait mon expérience. Cette pêche n’avait plus de secret pour moi. Un peu plus tard, j’ai aussi appris à prendre les truites à la main. Exercice plus difficile. Je m’allongeais dans le pré, la tête au-dessus de l’eau et, à tâtons, je cherchais le poisson, à l’aveugle, dans les trous. Lorsque je la sentais, je la caressais sous le ventre pour, prestement, la saisir très fort et vite la sortir de l’eau. J’ai cessé cette activité, d’un coup, après avoir sorti une vipère d’eau. Ô quelle frousse !

Une autre fois, au cours d’une pêche en famille, avec le grand-père, l’oncle et mes parents, tous en règle avec leurs cartes de pêche en poche, j’étais fière de capturer à la main plus d’écrevisses qu’eux avec leur balance. Maman se tenait au-dessus de la rivière, assise sur le parapet du petit pont qui enjambe le Mousset. Je lui lançais les écrevisses qu’elle attrapait avec adresse pour les mettre dans un seau d’eau. Je n’avais pas vu arriver le garde qui s’amusait bien de mon manège. Ce qui ne l’a pas empêché de faire payer une amende à mes parents. Je me suis proprement fait engueuler, surtout par mon oncle ».

F

FABRIQUE (USINE DE LA FABRIQUE)

Ce fut sans nul doute la plus grosse usine textile du Haut-Beaujolais. Il ne reste qu’une paire de cartes postales pour s’en souvenir. Un long bâtiment de trois étages, surmonté de toits pentus, flanqué d’une haute cheminée, entouré jadis de lieux d’habitation, de commerces, de bistrots, d’une guinguette. L’entreprise créée aux alentours de 1830 comptait 300 employés tisseurs, 180 hommes, 120 femmes, plus une vingtaine d’enfants de moins de seize ans. On y tissait le coton que son propriétaire, monsieur Dumontet, achetait à Lyon, pour des clients  situés à Thizy, Villefranche-sur-Saône, Roanne…

Mais, ce qui distingue cette entreprise, en plus de sa taille, c’est qu’elle fonctionnait entièrement à l’énergie hydraulique. La situation de la Fabrique le permettait. Les propriétaires – une famille bourgeoise de La Clayette, les Lorton-Dumontet – firent creuser, au-dessus du site, un étang en même temps que montaient les murs de l’usine. Deux cours d’eau furent dérivés pour qu’ils se joignent dans cet étang artificiel, grand aujourd’hui d’un hectare et demi. L’eau se déversait dans une plus petite réserve. De là, elle s’engouffrait dans une conduite forcée de dix mètres et, par sa chute, entrainait une roue à aubes de 10,50m. Une machine hydraulique de 30 chevaux transformait la force gratuite de l’eau. Elle était capable de faire tourner 60 machines. La Fabrique n’a pas résisté aux évolutions du début du XXe siècle. Elle fut abandonnée puis démontée. Un autre usine, plus fonctionnelle, lui succéda jusque dans les années 1960. Ne subsiste de cette aventure industrielle que le bâtiment de la cantine et la bouche d’arrivée de l’eau en provenance des étangs réservoirs.

Informateur : monsieur Jacky Chassy, membre de l’association de défense du Patrimoine du Haut-Sornin.

 

S

SCIERIES (FANTÔMES DES)

A deux kilomètres seulement de sa source, le Sornin coulait suffisamment pour qu’au XIXe siècle, on installa pas moins de quatre scieries dans une forêt dénommée La Farge (« La Forge »), installées l’une au-dessus de l’autre, partageant la même énergie, disposant des mêmes réserves. Notre lecteur de paysages, s’appelle Roland Vaux. Il déclare, admiratif : À cette époque, l’utilisation de l’eau était intelligente ! Il nous demande d’imaginer les bœufs dans la forêt, les travailleurs de ce formidable chantier de creusement des étangs, de remblayage. Aujourd’hui, il faut deviner à travers les douglas les emplacements des scieries fantômes démantelées dès les années 1850. Il arrive, pour qui sait, de marcher sur une ancienne digue, de repérer le parcours d’un bief, d’apercevoir un pan de mur. Roland Vaux est devenu lecteur de paysage, par passion pour ce décor devenu muet auquel il faut rendre son génie. Il chasse les informations pour des auditeurs attentifs au cours de balades en nature. Il fut chasseur (« on naissait tous avant avec un fusil sous le lit »), mais il ne l’est plus. Il refuse ce qu’il appelle de l’assassinat. Il n’a pas de mots assez forts non plus pour dénoncer les dommages à longs termes causés à la nature, aux chemins, à la faune, à la flore par les prédateurs à moteurs égoïstes, sur quads et motos. Il évalue à très élevé le coût des réparations qu’inconsciemment, on abandonne à plus tard. Pourquoi les Suisses interdisent-ils ces loisirs de hautes pollutions, sonore et environnementale, et pas nous ?

Nous ne pouvons que souhaiter aux lecteurs de ce dictionnaire une visite de la seule tourbière du Rhône, celle du Couty, sur la commune de Chénelette, éclairée par Roland Vaux.

SOURCE (CHANT DE LA)

La scène se déroule à la maison de retraite de Propières. Lumière du  matin. Un groupe de résidents entoure Clémence, 95 ans, qui s’est déclarée informatrice volontaire dans notre enquête sur l’eau. Sa mémoire détient une chanson apprise à l’école, « La source ». Elle l’a chantée, enfant, et puis plus jamais, après, « parce que les occasions ont manqué, parce qu’on a eu son lot d’épreuves ». Mais en ce matin de juin 2018, elle veut bien « faire l’actrice » et retrouver les paroles qui disent si bien le destin des rivières beaujolaises quand elles vagabondent à travers ce paysage de prés et de bois. Un paysage en pente. « On s’y plaisait ! » Un paysage pour gens humbles. Clémence dit encore pour reculer le moment de chanter : « J’aime pas les gens d’hauteur. Y en a des fiers. On va tous au même endroit. Même si moi, je vis vieille. J’ai jamais bu d’alcool. J’ai grandi à l’eau de source. L’eau, ça lave le cerveau ».

Sur ces mots, Clémence s’élance :

« Dis-nous petite source
qui naît dans les roseaux
pour les oiseaux.
Dis-nous petite source
aux fraiches eaux
pourquoi prends-tu ta course ?

J’ai l’âme vagabonde.
Je veux voir du pays.
J’ai l’âme vagabonde.
Bonsoir je fuis.
A moi la plaine blonde.

Je peux porter des voiles
sur mon azur changeant
teinté d’argent.
Je veux porter des voiles
tout en songeant
la nuit sous les étoiles.

Le compositeur serait un certain Maurice Bouchor, auteur de chants populaires pour les écoles. Sur Google, on trouve l’année 1906 pour la deuxième édition. Il y a d’autres couplets, mais la mémoire de Clémence n’en retient que les deux premiers.

SPHAIGNE (OU LE MIRACLE DES TOURBIÈRES)

La tourbière du Couty, la plus vaste du Rhône

Bienvenue à la tourbière protégée du Couty, site emblématique du réseau des zones humides du Rhône, revalorisées, choyées, désormais considérées. La tourbière du Couty se situe sur la commune de Chénelette en bordure de celle de Propières. Peu importe la ligne de partage, elle appartient au patrimoine collectif. Cependant, elle n’est pas accessible au public, car elle constitue un terrain d’expérimentations, un laboratoire d’analyses à ciel ouvert. C’est Céline Hervé, actrice engagée du Conservatoire d’Espaces Naturels Rhône-Alpes qui nous accueille. Nous pénétrons presque religieusement dans ce qu’on nomme un sanctuaire. Ce vaste espace découvert, isolé, caché au pied du massif du Saint-Rigaud, à 800m d’altitude, domine un décor typique du Haut-Beaujolais. Céline en fait une rapide lecture : l’eau est l’élément structurant du paysage. C’est l’alliance d’un grand nombre de sources et de ruisseaux avec des roches granitiques qui façonne cette topographie si caractéristique de collines et vallons. L’eau qui se répand en abondance sur le Haut-Beaujolais(il pleut ici deux fois plus qu’à Lyon) trouve peu de moyens de s’enfoncer, elle reste bloquée près de la surface, resurgit à la faveur d’un talus. Elle creuse des vallées et des fonds où prolifèrent des zones humides facilement repérables par les teintes des herbes, le vert des joncs « diffus » et le répertoire végétal.

Ces zones humides ont longtemps été mal aimées, dénigrées, traitées de parcelles difficiles à drainer, de pâtures inconfortables pour les animaux qui s’embourbent. On leur a reproché l’abondance de moustiques et le risque d’infections du bétail. Elles ont payé le prix fort de ce désamour. Au XIXe siècle, on les a asséchées. L’expansion urbaine du XXe siècle les a recouvertes, bétonnées, goudronnées, effacées. Une véritable hécatombe ! Jusqu’à ce qu’on se rende compte de leur importance dans l’alimentation des cours d’eau, dans la pureté des nappes, dans l’abondance des captages. Dans la préservation de la biodiversité. Tout simplement. Céline Hervé et l’association indépendante, à but non lucratif, pour laquelle elle travaille, incarnent ce grand revirement des consciences. Aujourd’hui, ces acteurs protecteurs de la biodiversité réfléchissent avec des éleveurs volontaires à des aménagements de zones humides, bien délimitées, à ciel ouvert, nettement drainées, rendus aux pâturages. Comme la tourbière du Couty, la plus grande du Rhône, riche de 5 hectares. Pourquoi « à ciel ouvert » ? Parce que si les arbres comme les saules, les vernes, les frênes qui aiment voir les pieds dans l’eau, se développaient, leurs ombrages feraient disparaître une partie de la végétation, celle qui jouit d’un accès à la clarté. Ensuite, leurs feuilles en tombant produiraient une litière qui recouvrirait petit à petit le sol, le séparerait de la nappe, éliminerait l’humidité, condamnerait à terme la tourbière.

En ces temps inquiétant de réchauffement climatique, d’épisodes caniculaires et de flambée des cours du fourrage, la verdure résistante, à la périphérie des zones humides, devient nettement plus appréciable.

Céline Hervé montre l’éponge miraculeuse : la sphaigne

Mais la tourbière n’existerait tout simplement pas sans un élément végétal essentiel, une grande artiste, une plante miraculeuse : la sphaigne. Le Petit Robert la traite de « mousse des marais dont la décomposition est à l’origine de la formation de la tourbe ». Cette mousse sphaigne est sacrée championne absolue de la retenue d’eau. Elle a la capacité de se gonfler d’eau en saisons humides, en périodes de crues, et d’absorber 26 fois son poids sec en eau ! En été, par temps de sécheresse, elle relâche ses réserves et ainsi, en dépit de l’étiage, elle nourrit les ruisseaux. La sphaigne, humble et héroïque régulatrice de l’eau, est un agent d’avenir. On a beau la presser, il en sortira toujours de l’eau.

Autres vedettes de la tourbière : la droséra, plante carnivore qui se nourrit d’insectes, attirés par l’odeur qu’émettent ses poils glanduleux et piégés par la colle de ses feuilles rondes comme des raquettes. La linaigrette à pompons blancs, au printemps, évoque le coton. En Europe du Nord, elle le remplace pour la production de papier, d’oreillers, de mèches de bougies, de pansements…

La liste des vertus de la tourbière est longue : zone d’ébats d’une faune spécifique d’amphibiens, de libellules, de papillons, de micro mammifères. Zone refuge pour les chevreuils. Zone repos pour les oiseaux migrateurs, comme les bécasses. Zone de reproduction et d’alimentation pour de nombreuses espèces. Longue vie à la tourbière du Couty ! Il resterait encore 1.300 zones humides identifiées dans l’ensemble du territoire beaujolais, mais, attention, une sur cinq subirait des pressions importantes, des menaces inquiétantes, en raison de projets humains qui passent encore et toujours par le recul de la Nature.