19 juillet 2018 - Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau : St-Bonnet-des-Bruyères

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018. A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et […]

Dictionnaire de Jean-Yves Loude : Saint-Bonnet-des-Bruyères

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018.

A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et mini festival pluridisciplinaire, la Caravane de l’eau a commencé à laisser des traces, avec des œuvres d’art pérennes dans chaque commune.  Il y aura ensuite en 2019 la restitution du travail des artistes.

Jean-Yves Loude, aussi, a décidé de construire à partir des témoignages  recueillis un Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau

Il comprendra, comme tout dictionnaire, des définitions présentées par ordre alphabétique. Sa particularité : avoir comme tête de chapitre les noms des communes. A noter que si ce dictionnaire en ligne est initié par Jean-Yves Loude, il  a vocation à être en permanence enrichi !


A

APPELATION

Bonnet (628-710), saint patron du village, aurait-il quelques liens avec l’eau ?

Le voyage de la dépouille de Saint-Bonnet, vu par les enfants de l’école, avec l’aide de Gérard Breuil

Évêque de Clermont, Bonnet est connu pour l’aisance de sa famille, pour ses talents de diplomate, pour avoir eu le souci des pauvres et de la redistribution des richesses, pour avoir racheté et libéré des esclaves. Bilan plutôt positif. Il serait mort au monastère de l’Ile Barbe, au nord de Lyon, à la suite d’un séjour à Rome. La ville de Clermont exigea le retour de sa dépouille. La légende de Saint-Bonnet commence avec le voyage du cadavre de l’évêque. Partout où le convoi se serait arrêté, se produisirent des miracles. Et, par la suite, les lieux privilégiés auraient revendiqué d’être couverts par le nom du saint. Ainsi, 39 communes en France portent ce nom. Si on les relie par un trait sur une carte, cela donne le dessin biscornu d’un itinéraire particulièrement buissonnier, entre Lyon et Clermont. Alors Saint-Bonnet s’est-il vraiment arrêté en Haut-Beaujolais ?

Michel Jambon, ancien instituteur et ex-maire de Saint-Bonnet des Bruyères, avance une autre hypothèse : celle de l’antique présence d’un culte au dieu gaulois Belenos, maître du feu et de la lumière, également protecteur des eaux salvatrices, « bonnes à consommer ». Voilà qui sied bien à St Bonnet-des-Bruyères qui en regorge. Le nom de Belenos aurait participé à la formation de celui de Beaune et, pourquoi pas, de nombreux « Bon » et « Bonnet ». La dévotion portée à l’évêque de Clermont serait-elle simplement due à un recouvrement par l’Église d’un vieux culte païen ? La pratique était  plus que courante. Notons cependant que l’église actuelle, comme le temple de Belenos jadis, enfonce ses fondations  dans un site appelé « Le Pré des Joncs ». Et qui dit « jonc », dit « eau ».

 

E

EAU D’ICI ET PAS D’AILLEURS

Un pays rude selon l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable” – dessin des enfants de l’école

La première mention faite de St-Bonnet-des-Bruyères se trouve dans la Charte de l’abbaye de Cluny sous la plume de l’abbé Pierre le Vénérable (1122-1156). Il avait dû s’égarer dans ces contrées par un vrai temps de loup car il fait une description peu aimable de la nature « hostile » à cet endroit pilonné par l’orage et flagellé par le vent. Les enfants de l’école de Saint-Bonnet ont mis en image cette déclaration de l’abbé. On peut voir leur interprétation sur le mur de la cour : un ciel lézardé d’éclairs rouges écrasant une colline boisée qui fait le dos rond. Que faut-il retenir de cette vision ancienne ? C’est que depuis des lustres il pleut généreusement sur le massif qui domine le village. En conséquence, le pays ne manque pas d’eau. Mieux : c’est le paradis des sources ! Et nous dirons même plus : c’est la présence de l’eau en abondance qui a dessiné l’habitat, a autorisé sa dispersion en de nombreux hameaux. Hameau rime avec eau. À chacun sa source et son puits. Cependant, dans les années 1960, fut entrepris le grand chantier municipal de l’adduction : des sources aux robinets des habitants. Jusque là, rien de trop original. Ça s’est fait ailleurs. J’en conviens. Mais la singularité de St Bonnet vient de l’autonomie résistante de la commune. On boit encore aujourd’hui l’eau d’ici et pas d’ailleurs. St Bonnet n’est toujours pas raccordé à l’eau globalisée. La régie est et reste municipale. L’eau de Saône ne montera pas vers les sapins alors que les sources procurent une eau savoureuse qui ne gaspille aucune énergie à la hisser de la plaine vers les hauteurs. À ce niveau de résistance, on peut parler de « village gaulois ». Rares sont les exemples d’une telle indépendance. Les Saint-bonnetis l’ont bien compris : l’affermage alourdirait notre facture et qu’aurait-il à y gagner ? Au niveau du goût, on ne peut rêver mieux que la saveur des sources. Il a fallu, c’est évident, se plier à des règlements, faire des concessions et toutes les analyses souhaitées, mettre de la javel au goutte à goutte, en permanence, quand, auparavant, on n’en mettait qu’après les chambardements des gros orages. Comme dit Michel Jambon, ex-directeur de l’école, ex-maire, citoyen toujours en éveil : « Nous défendons ce qui se faisait autrefois et qui revient à la mode : le circuit court ! » Le « village gaulois » résiste, bien conscient des menaces qui pèsent sur ce délicat équilibre préservé. Le combat est inégal : le faible nombre d’habitants, donc de voix électorales, rend difficile la défense du paysage, de la beauté du patrimoine naturel face aux intérêts financiers de puissances peu inquiètes de brasser du vent pourvu que ça leur rapporte, à elles.

 

L

LAVOIR ET PLANCHE A PAROLES

Le lavoir, aujourd’hui, c’est la planche aux souvenirs. On frotte les vieux commérages, tout ce qui faisait rire. Rien de méchant. Pour le linge, on utilisait le savon de Marseille, pas de gros détergents. Pour les échanges, c’était pareil. Personnellement, je me rendais au lavoir de Chevagny, les lundis. C’était l’usage. On se retrouvait avec les autres femmes du village. Le lavoir servait de « papothèque ». On rinçait et essorait les dernières rumeurs, les annonces d’amourettes. Toutes les nouvelles n’étaient pas toujours vérifiées, comme aujourd’hui. On se plaisait à raconter à une de nos compagnes des bobards parce qu’elle se plaisait à les répéter. Le trop plein du lavoir ne s’échappait pas seulement par le caniveau.

(informatrice : Denise Dubost)

 

P

PARTAGE DES EAUX

Ligne de partage des eaux, oeuvre signé Numa Droz, à Saint-Bonnet-des-Bruyères

La ligne de partage des eaux trace une frontière qui traverse le centre bourg de Saint-Bonnet-des-Bruyères. Certains habitants se plaisent à dire que leur chambre donne sur l’Atlantique et que leur salle à manger est tournée vers la Méditerranée, ou inversement.

C’est cette ligne, invisible, mais omniprésente dans l’imaginaire et la réalité des Saint-bonnetis, qui a tout de suite inspiré le plasticien Numa Droz, peintre lié à de nombreuses galeries, accueilli au musée Paul Dini, et habitant saisonnier de St Bonnet. La quatrième œuvre inaugurée sur le parcours des Arts en Haut-Beaujolais a été plantée par Numa Droz sur la crête qui longe le cimetière, dans un  espace fleuri aménagé, face au double horizons, atlantique et méditerranéen. C’est un grand V, majuscule, de béton qui célèbre la beauté douce et sincère des vallonnements du paysage, d’un côté comme de l’autre, et la victoire de l’eau volontaire qui, depuis les abondantes sources du territoire communal, s’en va irriguer les bassins concurrents, grossir les rivières aux destins opposés. Sur les quatre face des deux montants du grand V, Numa Droz a peint deux paysages d’ici et deux d’ailleurs ; deux évocations des décors beaujolais traversés par des ruisseaux et deux allusions atlantiques ou méditerranéennes, au bout du cheminement des cours d’eau. Le monument du Partage des Eaux de St Bonnet pourrait vite devenir une référence esthétique en Beaujolais.

Un conseil pratique : que celle ou celui qui serait tenter d’uriner sur la ligne de partage des eaux sache bien que selon le penchant, son eau intérieur va couler vers l’Atlantique ou la Méditerranée.

 

S

SORNIN

L’émergence la plus haute du Sornin

La (vraie) source du Sornin est (presque) gardée comme un secret. Et c’est bien ainsi. C’est Roland Veaux qui nous guide et nous met dans la confidence. Après une descente raide à travers les douglas, la source apparaît dans toute son humilité : une rigole, une blessure du sol, une virgule, une broutille. On ferme les yeux et on imagine l’addition des filets d’eau qui donne le résultat de 47 km de parcours du Sornin, de cette source jusqu’à son absorption par la Loire, à Pouilly-sous-Charlieu. Le Sornin sort de terre, vient au jour, sur la commune de St Bonnet-des-Bruyères, à quelques 800 mètres d’altitude. C’est, comme le veut la coutume, la source la plus haute qui donne son nom à l’ensemble du ruisseau appelé à devenir rivière qui, à son tour, donnera son nom à une marque de bière artisanale, Sornin, reconnaissant ainsi (peut-être) la valeur de ses eaux. Deux villes de charme se penchent sur son lit : La Clayette et Charlieu. Parlons caractère : le Sornin, rivière de montagne, connaît des fluctuations de débit très marquées, entre les hautes eaux d’hiver et l’amaigrissement sévère de l’étiage. Avec des menaces de crues avérées. Ses biographes disent de lui que « la lame d’eau écoulée dans son bassin versant est de 515mm annuellement », ce qui est très élevé, et, de loin, supérieur à la moyenne d’ensemble de la France (320mm). Mais qu’est-ce que la « lame d’eau », me direz-vous ? C’est la hauteur des précipitations qui s’écoule en moyenne, par unité de temps (mois ou année), ou hauteur d’écoulement, après déduction des parts d’évaporation et d’infiltration. Conclusion : le Sornin n’est pas une rivière anodine !

 

T

TONDO

Gérard Breuil, en pleine performance à l’église de Saint-Bonnet-des-Bruyères

Un tondo orne de façon fulgurante le tympan rénové de l’église de Saint-Bonnet-des-Bruyères. Ce nom qui rime avec eau désigne une œuvre ronde associée au sacré. Celle qui surplombe le seuil de l’église émane d’un artiste préoccupé par la recherche de la sacralité. Gérard Breuil, qui vit depuis plus de deux décennies à St Bonnet, a exposé dans des lieux aussi prestigieux que la cathédrale Saint-Jean de Lyon, l’abbaye de Tournus. Le tondo montre la percée des ténèbres primordiaux par la lumière divine ou la clarté du lien qui unit le monde terrestre au monde surnaturel. Breuil veut rompre avec les images d’un enseignement religieux, nombreuses dans les églises ; il souhaite redonner aux regardants la force et la liberté de cheminer vers leur propre spiritualité.

Le tondo de Gérard Breuil est, en cela, une pure merveille, un joyau pour la commune.

Le tondo de l’église de Saint-Bonnet-des-Bruyères

Le lundi 25 juin 2018, en réponse à la quête de l’eau en Haut-Beaujolais et fidèle à sa démarche, Gérard Breuil a réalisé dans l’église une performance qui dura trois heures : la création en direct, devant le public, nombreux cet après-midi là, de fleurs d’eau sur papier : fleurs de transparence, nénuphars, feuilles d’eau… Gérard Breuil mouille le papier, étend un lavis (encre et eau), puis, après séchage, applique des formes circulaires tour à tour opaques et transparentes, à l’aide d’une encre blanche spécialement mise au point pour cette pratique. Durant trois heures, les spectateurs privilégiés retinrent leur souffle, conscients de vivre un instant de lumineuse et silencieuse sérénité. Les élèves de l’école purent, un bref instant, assister à cet acte sacré.

La présence de Gérard Breuil, de Numa Droz, de Geneviève Garcia Gallo, de Gérard Mathie, quatre peintres d’envergure, fait de Saint-Bonnet-des-Bruyères un village d’art et de peinture.