21 juillet 2018 - Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau : Monsols

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018. A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et […]

Dictionnaire de Jean-Yves Loude : Monsols

La Caravane de l’eau, 1er chapitre du projet Ça coule de source, a sillonné le Haut-Beaujolais, de Beaujeu à Jullié, en passant par Poule – Les Echarmeaux Propières, Saint-Bonnet-des-Bruyères et Monsols, entre le 17 et le 29 juin 2018.

A la fois résidence itinérante pour 3 artistes – le guitariste et compositeur Bruno-Michel Abati, l’écrivain Jean-Yves Loude et le réalisateur Philippe Prudent – et mini festival pluridisciplinaire, la Caravane de l’eau a commencé à laisser des traces, avec des œuvres d’art pérennes dans chaque commune.  Il y aura ensuite en 2019 la restitution du travail des artistes.

Jean-Yves Loude, aussi, a décidé de construire à partir des témoignages  recueillis un Dictionnaire amoureux du haut beaujolais de l’eau

Il comprendra, comme tout dictionnaire, des définitions présentées par ordre alphabétique. Sa particularité : avoir comme tête de chapitre les noms des communes. A noter que si ce dictionnaire en ligne est initié par Jean-Yves Loude, il  a vocation à être en permanence enrichi !

 


L

LAVOIR (LES CONVERSATIONS DU)

Le 26 juin 2018, un quatuor de dignes dames en habits d’époque se prête à la reconstitution d’une scène de commérages au lavoir restauré de Monsols, pour le tournage d’un film. Une remontée d’un bon siècle, au temps où les femmes se retrouvaient les premiers jeudis du mois pour rincer les braies de leurs hommes après les avoir fait tremper depuis le lundi dans une bassine avec des copeaux de savon et un peu de vinaigre. En revanche, les histoires qui trempaient dans les mémoires étaient encore plus assaisonnées au vinaigre. Elles s’évadaient des gosiers dans des grandes éclaboussures de rire, poussées par le génie imagé du patois ; elles giclaient par-dessus les eaux brunes du lavoir, au rythme des coups portés avec le « batillon sur la bareutte », l’espèce de latte de bois dur qui servait à battre le linge pour l’essorer. Y caqueto, y caqueto de quoi in prindre la roillasse. Des histoires pour rire aux dépens des autres. Comme celle de la Glaudine, la bonne de la crémière, plutôt appétissante et de ce fait courtisée lourdement par le Charlot, le « brelot du village », au point qu’elle ne savait jamais comment s’en débarrasser. Ce jour-là, la Glaudine rejoint les lavandières et se plaint du fâcheux Charlot : « Il est todze à m’entreprendre ». « Attends, lui dit la Marie, nos van ban l’évanler ». Pas difficile de comprendre qu’elle va lui jouer un tour à sa façon. Charlot survient, tourne autour de la jolie Glaudine : « Tieque donc tu laves ? » demande le brelot amoureux. C’est la Marie qui répond : « Des guêpières. Avec ça, tu peux prendre les guêpes et les rondeurs ! » Le Charlot réagit aussi sec : « Oh ben chez moi aussi, j’ai des nids de guêpes ». La Louise réplique : « Eh ben , va-t-en vite chez les crémière, elle en a, et tu lui demandes bien : une guêpière pour prendre les guêpes et les rondeurs, api tu lui demandero qu’elle t’explique comment la mettre… ». Voilà le Charlot courant chez la crémière. « Hé bien, ma Glaudine, te vla depté du Charlot pin mon momin ! » La ruse féminine se propage dans toutes les langues.

Informatrice : Chantal Lagrange

LAVOIR (ET LA BÊTE FARAMINE)

Une autre histoire du temps où les gamins, sur le modèle des héros de la « guerre des boutons », n’arrêtaient pas de faire des gognandises, comme on dit à Lyon, des sottises. Une histoire du temps où les gagnemofris descendaient marauder dans les fonts, les mares, pour attraper des grenouilles et des crapauds. Mais ce qui les passionnait le plus, c’était les cocasses, les têtards. Ils laissaient leurs groles, leurs chaussures, en haut de la pâture pour ne pas les encrotter et puis ils s’enfonçaient dans l’eau jusqu’aux genoux, parmi les joncs. Ils tiraient les bestioles de la vase et les remontaient dans les poches de culottes puis allaient les déverser dans l’eau du lavoir, avant de rentrer en douce à la maison. Ils avaient beau être discrets, ils se faisaient repérer par la puanteur de leurs culottes. Alors, bien sûr (et c’était ça qui était drôle pour les sales gosses),  les lavandières se plaignaient de la vase et des bestioles qui pourrissaient le lavoir. Le Maire dut prendre un arrêté pour interdire le lavoir aux gamans. Sous l’auvent du lavoir, on découvrit une affiche avertissant la population : « Attention, interdiction aux enfants d’approcher le lavoir : la bête faramine s’y repose ! ». Dans le Haut-Beaujolais, comme dans le sud de la Bourgogne, vers Solutré, la terreur des enfants désobéissants était la Bête Faramine, une créature répugnante, puante, volante, dont il suffisait de prononcer le nom pour que les gamans filent directement se cacher sous les couvertures. Faramine, comme faramineuse.

Informatrice : Chantal Lagrange

O

OBUS ET EAU BUE

La conversation a lieu à Monsols sur la place centrale où murmure une fontaine. Mais son bavardage est sans importance. Cette fontaine est de facture récente. Elle n’a pas d’expérience et laisse de marbre deux frères de Monsou, pays du Loup, Robert et Daniel Large, qui n’ont d’oreilles que pour les plaintes de l’autre fontaine, celle d’avant, la disparue. Elle, au moins, parlait le langage de leur enfance. Elle avait la taille mince d’une colonne qui s’élevait en s’étrécissant, coiffée, en son faîte, par le plateau nu et carré d’un chapiteau sur lequel était posé un obus, fabriqué à Belfort en 1870 (précision des débateurs), pointé vers le ciel. Les frères Large me mettent une carte postale sous le nez. Soupirs. En un siècle, la place a connu un vrai chambardement. L’église romane du Xe siècle, clunisienne, semblable à celle de Saint-Christophe-La-Montagne, a été démantelée. La fontaine démontée. L’Hôtel Passot fermé. La publicité pour l’amer Picon détachée. Exit aussi les deux sarcophages mérovingiens jadis adossés à l’église. L’un a été égaré. L’autre mis en dépôt au Musée de Beaujeu qui rechigne à le rendre. On ne devrait jamais prêter des sarcophages…

Revenons à l’eau.

La construction de la vieille fontaine est liée aux premiers captages. Une date : 1850. On « s’eaurganise ». Le trop-plein de la fontaine alimentait le lavoir. Les gendarmes y faisaient boire leurs chevaux. L’hiver, on assistait au défilé des vaches, matin et soir, de l’étable à l’abreuvoir et retour. Les deux frères entonnent le refrain des eaux du passé :

– Au début du XXe siècle, il y avait encore trois fermes au village.

– Et cinquante puits !

– En 1902, avec la construction de la gare, on inaugure un autre captage, destiné à alimenter les machines à vapeur toujours assoiffées.

– On passe à 1930 ! Année de nouveaux captages. Objectif : alimenter en eau tous les lieux d’habitation de la commune.

– Je suis né en 1935. J’ai toujours connu l’eau courante au robinet. Monsols est un des premiers villages à pouvoir s’en vanter.

– Et savez-vous, cher monsieur, que les travaux de terrassement ont été exécutés grâce au système de « prestation »

Mes yeux reflètent l’ignorance.

– Ça veut dire qu’on payait ses impôts locaux par des journées de travaux d’intérêt général. C’est ainsi que se creusaient les tranchées, que se traçaient les chemins. Et si vous disposiez d’un cheval et d’un tombereau, vous augmentiez naturellement votre « prestation ».

– On a longtemps bénéficié de l’eau de nos captages. Mais Suez a fini par nous arracher le fermage. Ses agents sont venus ici faire du tapage…

– Et patati… Votre eau n’est pas dans les normes… Et patata… Les analyses montrent qu’elle contient trop de plomb… Mais pas de souci, on va tout faire à votre place…Pour vous, plus de tracas…

– Sauf que ça nous coûte plus cher.

– On dirait qu’ils inventent des normes pour que notre eau nous mette en infraction. Mais je peux vous dire qu’avec tous les gens qui boivent encore leur propre eau (et leur eau propre), je ne vois pas trop d’épidémie et d’intoxiqués qui trainent.

– Sans parler de l’eau de nos puits, bonne, plus fraîche, et surtout extrêmement gratuite.

– Il n’y a vraiment plus que les Gaulois de Saint-Bonnet-des-Bruyères qui font de la résistance.

– A la vérité, c’est l’entreprise d’élevage de volailles Corico qui, en s’installant à Monsols, a fait baisser nos réserves d’eau, surtout en été, et nous a obligé d’accepter le raccord au réseau général. C’est ainsi que la Saône s’est mise à couler dans nos montagnes pleines de sources…

(L’) ORDRE DES SOURCES

La récompense de l’enquêteur se mesure en billets glissés en douce, de la main à la main. Robert Large, pur « Monsourdi », habitant ou « gentilé » de Monsols, a tout prévu. Un texte écrit au stylo sur du papier quadrillé. Il pourrait s’intituler « l’ordre des sources ». Quand l’Homme reconnaît que l’eau influence le cadastre et dessine le paysage.

« Dans nos campagnes, les villages, les hameaux ou les maisons isolées ont été implantés par nos ancêtres toujours en fonction de la proximité des ressources en eau : sources, puits, fontaines. Dans nos régions, le partage de l’eau engendrait parfois des conflits. L’agriculture du siècle dernier n’avait pas grands moyens pour enrichir les sols, à l’exception de la chaux ou des scories de hauts fourneaux. L’eau servait à irriguer les prairies. Les paysans entretenaient un réseau de canaux qui partaient des sources ou des ruisseaux et chaque propriétaire riverain de ces ressources avait droit de prélèvement. Pour éviter tout conflit, ces droits étaient notifiés par actes notariés, avec le jour et les heures autorisés, pour chaque propriétaire. Ces droits entraient dans les successions.

Gamins, nous allions en champs, accompagnés de notre chien. On menait le bétail dans les prairies, pour le garder, car il n’y avait pas toujours de clôture. Nous connaissions toutes les sources pour pouvoir nous désaltérer. Dans chaque prairie, il y en avait toujours une ou plusieurs. Nos parents les entretenaient. Dans chacune d’elle, régnait une vie aquatique abondante. Cohabitaient les araignées d’eau, les porte-bois, les crevettes d’eau douce qui indiquaient la pureté de l’eau. Lorsque nous avions soif, on se couchait sur l’herbe, au bord de la source, pour boire, en soufflant au préalable pour chasser les hôtes (indésirables de la source) ».

P

Ruisseau de Monsols, tableau des rues, signée de la peintre Geneviève Garcia-Gallo

PAYSAGE D’HIVER

La cinquième œuvre pérenne, inaugurée sur le parcours d’Art en Haut-Beaujolais, le mercredi 27 juin, a pris l’imposante forme d’un tableau grand format, fixé devant le mur aveugle du centre ville, à Monsols, et représentant un chemin creux gorgé d’eau dans le massif du Mont Saint-Rigaud. Une peinture de Geneviève Garcia-Gallo. Rien à voir avec le street art. L’artiste a voulu qu’un tableau soit comme accroché au mur d’un village, qu’il s’inscrive naturellement dans la vie quotidienne, qu’il apporte la beauté de l’environnement entre les murs, afin que tous en profitent. Un hommage au Mont Saint-Rigaud s’imposait puisque le massif du même nom domine l’horizon et l’imaginaire des habitants proches.

S

SAINT-RIGAUD – LA SOURCE (1. GÉOLOGIE)

Sur la commune de Monsols, surgit une source à 960 mètres d’altitude, sur le flanc ouest du Mont-Saint-Rigaud, point culminant du département du Rhône, longtemps fixé à 1012m, réévalué à la baisse après de nouveaux calculs (2008m), mais rehaussé d’un mirador, chef d’œuvre de la filière bois de seize mètres, qui élève le scrutateur d’horizons à près de 2024m.

La source aujourd’hui

Cette source, connue dès la haute antiquité, mais célèbre depuis le Moyen-Âge pour les vertus thérapeutiques de son eau, fait l’objet de légendes et de cultes populaires. Avant de remonter à la source des croyances, laissons la parole aux scientifiques. Pierre Giraud, ancien propriétaire du sommet du Saint-Rigaud et hydrogéologue, la qualifie de « source de sommet » : il n’y a, explique-t-il, qu’une quarantaine de mètres de dénivelé entre le point culminant et l’émergence. Les eaux des précipitations (pluies, neige) ou de condensations (brouillards, givre) ont plusieurs cheminements : une partie ruisselle et rejoint directement les petits affluents du Sornin (pour le versant ouest du Saint-Rigaud) ; une autre s’évapore ; une autre encore, absorbée par la végétation, est en partie restituée à l’atmosphère par transpiration. Enfin la dernière partie percole (circule sous l’effet de la pression) au travers de la terre végétale et des éluvions (produits de désagrégation sur place du granite et des roches associées), puis emprunte de multiples fractures. Cette circulation souterraine se fait bien sûr per descensum (du haut vers le bas), mais peut être bloquée par un écran imperméable tel que la faille à remplissage argileux qui a permis, par un phénomène de trop-plein, la résurgence de la source du Saint-Rigaud.

Pierre Giraud en profite pour régler son compte à la première des légendes : celle sur l’alimentation de la source. « Au passage, il faut dire que la croyance selon laquelle l’eau proviendrait des Alpes par un gigantesque siphon de plus de 100km, passant en particulier sous le fossé de la Bresse dont le fond se trouve à plus de 3000m de profondeur, est absolument infondée, pour ne pas dire farfelue… »

Selon une estimation faite en 1988, au moment de la restauration du site, le débit de la source était de 0,85 litre/minute le 5 septembre ; de 0,35l/mn le 26 septembre ; de 3l/mn en octobre ; de 8l/mn en novembre ; de 18l/mn en décembre ; de 30l/mn en janvier 1989 ; de 15 l/mn en février et en mars…

En principe, la source ne tarissait pas, mais, ces dernières années de grosse sécheresse, son débit s’est réduit à presque rien au plus fort des chaleurs.

 

SAINT-RIGAUD – LA SOURCE (2. HISTOIRE ET LÉGENDES)

Qui dit source, dit présence humaine.

Nous avons tenté de dresser l’inventaire des faits historiques et des excroissances légendaires qui ont poussé parallèlement sur de ce site très tôt remarqué, très vite devenu remarquable.

Toujours selon Pierre Giraud, les Celtes pourraient être les premiers humains à s’y être désaltérés et avoir exploité la hêtraie des alentours. Une légende veut que des druides tinrent des conseils à Monsols et qu’à l’époque romaine, un autel à Jupiter fut élevé sur le futur mont Saint-Rigaud, ancien Mont Ajoux (Aras Jovis), dont le nom est aussi interprété comme Alto Jugo, Altum Jugum, le « mont élevé ».

Passons aux alentours de 520.

Nous restituons une jolie broderie historique trouvée dans la charmant roman, « La Matelassière » de Marie des Bruyères : « Saint-Rigaud était un saint venu, croit-on, de Bretagne, sans doute poursuivi pour sa foi profonde envers le Seigneur. Vers 520, il vint se cacher et habiter sur le plus haut sommet, une cabane de bûcheron, parmi les loups alors nombreux dans cette région.

Fut-il défendu par ces loups ? Tout le laisserait croire (d’où la présence d’un loup sur le blason de Monsols, note du rédacteur). Plus tard, il fut rejoint par d’autres hommes, comme lui terrorisés et poursuivis… C’était des religieux de l’ordre Saint Benoît. Ils commencèrent à agrandir la cabane du bûcheron qui, plus tard, prit l’aspect d’un minuscule prieuré… Un angle fut réservé pour un autel qui devient bientôt une chapelle à qui les moines donnèrent le nom de Saint-Loup, en souvenir de la bonne amitié que la bête avait voué à l’homme qui, venu dans ces bois, avait cherché sa protection et partagé la vie en sa compagnie… Mais les persécuteurs de Saint Rigaud retrouvèrent sa trace et le capturèrent dans ses bois. Il fut martyrisé… On l’enterra cent cinquante mètres plus bas que son prieuré. Une source, à cet instant, jaillit de terre vers le haut de son corps, qu’elle traversa d’abord en entier et vint se perdre ensuite trente mètres plus bas, dans la profondeur du sol. Depuis ce moment, la source n’a jamais tari et a obtenu de Dieu une vertu surnaturelle ».

Repaire historique : Au Xe siècle, l’Abbaye de Cluny fonda, à ce même endroit, un prieuré, « Prioratus de l’Alter Jugo ».

Le prieuré de la montagne d’Aujoux, près de la source, ne compta jamais plus de dix à douze moines à demeure. Un certain Pierre L’Ermite y vécut, cloîtré, jusqu’à ce qu’il se fasse promoteur des croisades. Un autre saint est compté parmi les occupants du prieuré, Gérard Le Vers, vraisemblablement aux alentours de 1127. On parle de ses qualités exceptionnelles et de ses nombreux miracles, en son nom, après sa mort.

L’occupation du site semble s’arrêter par un froid hiver, en 1375. Cette année-là, on retrouva les moines, gelés, tous morts de faim et de froid, dans leur monastère.

Déjà, à cette époque, on imaginait ces moines soit très motivés par la Foi, soit punis par leur ordre, pour aller habiter ce sommet décrit comme inhospitalier par le propre abbé de Cluny, Pierre le Vénérable : « Les forêts épaisses qui l’enveloppent, les vents vifs et froids qui l’assiègent, le neiges qui couvrent ses flancs pendant un temps assez long, la difficulté qu’on éprouve pour le gravir éloignent de ce lieu toutes les demeures où se plaît la foule ».

De cette époque, seule subsistent la source et ses bienfaits.

Les archéologues regrettent que les terrassements successifs opérés sur les lieux (pylône de télécommunications, mirador d’observation) et des pillages constants aient compromis la lecture de l’histoire, alors que le prieuré, écroulé sur lui-même par abandon aurait pu facilement livrer ses secrets grâce à des ruines non bouleversées. Est-il trop tard ?

 

SAINT-RIGAUD – LA SOURCE (3. CULTE ET MIRACLES)

Après la mort de Saint Rigaud et la « miraculeuse apparition simultanée » de la source, les pèlerins affluèrent, attirés par la réputation de l’eau de Saint-Rigaud qui guérit. Les siècles n’ont pas usé la réputation de la source qui capte encore curieux et fidèles, dévots et implorants.

Les gens d’autrefois attribuaient à la source le pouvoir de soigner les malades atteints de la fièvre la plus rebelle, de douleurs rhumatismales, de maux de gorge, des crises d’épilepsie, et même de paralysie. On venait à la source pour des problèmes d’yeux.

Mais, ce sont principalement les femmes en espoir d’enfantement qui la fréquentaient : soit des futures mariées, soit des épouses frappées de stérilité. Les paysans espéraient combattre pareillement l’infécondité de leurs bêtes.

Au début du XXe siècle, une carte postale montre un homme couché à plat ventre, en train de boire dans le bassin de la source, au ras du sol. Le débouché de l’eau est entouré de croix enrubannées. On pouvait y lire à l’époque : « À Saint-Rigaud, j’ai obtenu la guérison de mes douleurs rhumatismales ». « En priant Saint-Rigaud, j’ai obtenu une petite fille ». « À Saint-Rigaud, j’ai prié et obtenu un mari ». « Saint-Rigaud a guéri ma fièvre ». « J’ai laissé ma fièvre dans la fontaine de Saint-Rigaud ».

Au verso d’une autre carte postale, datée du 9 août 1916, on découvre un message : « Demain, je te ferai une grande lettre avec tous les détails au sujet de ma villégiature. Je m’informerai où est cette source miraculeuse afin d’y aller et obtenir ma guérison espérant que je vais revenir pesant 60kg ».

Dans l’inestimable petit livre de La Matelassière, de Marie des Bruyères, on trouve encore un paragraphe instructif sur les espoirs de fécondité, placés dans la source :

« Dans la religion protestante, une jeune fille qui devait se marier y montait avec son fiancé la nuit avant son mariage, sans parole jusqu’à ce qu’ils aient prié sur le lieu saint et bu l’eau de la fontaine. Beaucoup de jeunes filles montaient à l’insu de leurs parents et du prêtre, afin de prier Saint Rigaud pour obtenir un mari. Depuis le bas de la colline, elles récitaient leur chapelet, ôtaient leurs chaussures avant d’arriver et mettaient les bras en croix. Elles buvaient à la source miraculeuse. On prétend qu’elles se mariaient la même année. Cette source n’est qu’un vulgaire trou d’eau retenu par de grosses pierres. Tout est simple comme l’a été Saint Rigaud lui-même ».

Un témoignage encore, fourni par une des lavandières en habit d’époque pour les besoins du tournage du film documentaire de Philippe Prudent. Elle dit : « Une dame avait un chienne qui ne parvenait pas à avoir des petits. Elle l’a baignée dans le bassin de la source. Croyez-moi, la bête a eu ses petits sans attendre ! »

Toutefois, la même lavandière, ajoutera avec la gouaille d’antan et la « langue de vert-de-gris » : « Il faut savoir que la source du Saint-Rigaud n’a plus le même pouvoir de rendre la fécondité aux femmes depuis que les moines sont partis ! C’est ce qui se dit ici. C’est du pur local. ».  Elle éclate de rire : « Comprendre que les moines n’auraient pas été sans rôle dans la cure de la stérilité ».

Nous livrons une autre preuve de la confiance que les Beaujolais accordaient à la source du Mont Saint-Rigaud. En 1842, les habitants des communes de Cercié, Odenas, Saint-Lager montèrent en pèlerinage prier Saint Rigaud d’intercéder auprès de la Sainte Vierge, afin de stopper le fléau du phylloxera qui ravageait le vignoble.

Un avertissement en conclusion.

Ce lieu de recueillement et de dévotion réclame le respect dû aux aires du sacré. On raconte qu’un jour un groupe de promeneurs s’installèrent près de la source pour déjeuner. La gaîté aidant, ils oublièrent la qualité du lieu où ils se trouvaient et se mirent à rire et chanter bruyamment. Soudain, s’éleva dans l’air le son d’un cor, jouant l’appel de Diane. Les chiens des promeneurs se mirent à hurler à la mort. Les fêtards, effrayés, comprirent tout à coup qu’ils avaient offensé la source. Saint Rigaud lui-même les rappelait à l’ordre. Ils se jetèrent à genoux, plièrent leurs affaires et le cor se tut aussitôt.

 

SAINT-RIGAUD – LA SOURCE (4. AU TEMPS PRÉSENT)

Les eaux de la source ont la réputation de favoriser la fécondité des femmes

La source du Mont-Saint-Rigaud semble, aujourd’hui, n’avoir rien perdu de son influence. Il suffit de passer une heure auprès d’elle pour mesurer la réalité d’une affluence. Le 26 juin 2018, nous tournons une séquence du film que prépare le cinéaste Philippe Prudent sur le Haut-Beaujolais. Daniel Large, plombier à la retraite, nous accompagne et nous gratifie d’une lecture des lieux. La source, dit-il, a été entièrement aménagée. Jusqu’en 1988, la source n’était qu’une grosse mare, boueuse. Ce qui ne dissuadait nullement les gens de boire son eau. Cependant, un groupe de cinq retraités en déplorait le piteux état. Les cinq complices décidèrent de lui rendre hommage en entreprenant sa réfection. Le doyen du collectif, André Souleilhavoup, avait 78 ans. Toute sa vie, il avait bu l’eau du Saint-Rigaud. Pas question de laisser la source ainsi à l’abandon. Daniel Large se souvient avoir posé les tuyaux depuis le captage et installé le robinet actuel. Les anciens demandèrent les autorisations à la Mairie, au propriétaire, puis ils creusèrent des tranchées, élevèrent un muret de pierre, posèrent une plaque commémorative, respectèrent les exvotos. Grâce à leurs efforts bénévoles, on peut ranger la source dans la liste des trésors du patrimoine du département.

En l’espace d’une heure, en effet, passe un radiesthésiste discret qui confirme, après avoir fait des analyses, l’étonnante pureté de cette eau. Il utilise des superlatifs au mot « pur ». Et, il ajoute, le très fort courant qui passe entre elle et lui.

Daniel Large répète une autre singularité : cette eau que d’innombrables amateurs viennent récolter dans des bidons, se conserve facilement six mois sans s’altérer, sans prendre aucune algue.

Surviennent deux compagnons, l’un roumain, l’autre martiniquais. Le coffre de la voiture est bourré de bidons de plastique. Ils ont fait plus de trente kilomètres pour refaire leurs réserves. L’homme de la Martinique témoigne sans difficulté : cette eau lui fait du bien, le fortifie. Non seulement, il la boit, mais il se lave avec, retrouvant les gestes thérapeutiques de sa culture d’origine.

Les fidèles de la source viennent de loin, d’au-delà de Lyon.

Daniel Large affirme que quelqu’un de sa connaissance qui souffrait d’une épine calcanéenne depuis deux ans, sans trouver de solution, eut l’idée de se rendre à la source du Mont-Saint-Rigaud. Il trempa son talon dans le bassin pendant quinze minutes et se trouva bientôt soulagé.

Nous ne disposons d’aucune explication scientifique.

À présent, les exvotos et les anciennes croix de remerciements encadrent toujours le bassin des eaux miraculeuses. Une tradition nouvelle s’est développée : celle d’ajouter une croix d’humbles rameaux liés en signe de passage. Toutes ces traces étalent la piété qu’inspire le site.

Un lieu où l’on se sent bien, conclut Daniel Large. Qui n’a inspiré aucune dispute entre les communes pour la gestion de ce fluide bienfaisant. On n’a jamais refusé l’eau à un étranger. Au contraire, toutes les personnes en attente de bien–être y sont les bienvenus.

 

V

VIADUC ET CASCADE

Le viaduc du Chatelard enjambe le ruisseau du Saut

Qui dit viaduc dit, la plupart du temps, franchissement d’un cours d’eau. Le viaduc du Chatelard, à la sortie de Monsols en direction de Saint-Bonnet-des-Bruyères, est resté à juste titre célèbre. Ses proportions en font un bel édifice en granite de Monsols, taillé sur place : 27m de haut, 145m de long. Ses onze arches de douze mètres d’envergure enjambent le ruisseau du Saut qui déboule, vigoureux, après la chute d’une cascade en amont. Le viaduc flirte et converse avec les épicéas qui le serrent de près. Belle construction en effet qui, pourtant, appartient (presque) au clan des éléphants blancs, tant elle a peu servi. Prière de revenir un siècle auparavant. Les départements du Rhône et de la Saône-et-Loire décident, en 1906, de relier Monsols à Cluny et La Clayette et de tracer deux voies ferrées, l’une de 30km et l’autre de 34km. Objectif : désenclaver le Haut-Beaujolais. Début des travaux en 1908. En 1910, à l’inauguration des lignes, Monsols devient un nœud ferroviaire. Sa gare accueille aussi la ligne arrivant de Villefranche-sur-Saône.

 

Le viaduc en service pour à peine 30 ans

Hélas, le beau viaduc et les lignes ne serviront que 23 ans. Pas plus. La concurrence automobile est déjà impitoyable. Arrêt des trains en 1934. Déclassement de ce petit réseau en 1939. Les rails seront extraits du parcours. Fin ? Aujourd’hui, par bonheur, le viaduc garde fière allure. Il n’a pas été démantelé, comme stupidement ailleurs. Les responsables locaux ont eu le bon goût de le préserver, de l’entretenir et de l’associer au développement touristique. Ils lui prévoient même un bel avenir. Le viaduc est en passe de devenir l’attraction spectaculaire du « sentier nature » qui, désormais, porte son nom et suit les traces du « tacot ». Le promeneur « audacieux » (surtout bien chaussé) pourra descendre par un raidillon en dessous du pont, puis s’enfoncer dans la forêt par un joli sentier qui monte à la cascade du Saut.

 

 

La cascade du Saut, sur le chemin des randonneurs

C’était autrefois le rendez-vous incontournable des vacanciers lyonnais en villégiature l’été, fuyant la fournaise, se réfugiant près des ruisseaux, dans les sous-bois. C’était l’époque où les hôtels et restaurants étaient pleins de pensionnaires. Tout l’été. L’époque des colonies de vacances, notamment celles des TCL. L’époque où les gamins, non lobotomisés par les écrans, aimaient courir les bois, faire des barrages sur les cours d’eau, ou se cacher dans les grottes, dans les entrées des mines de plomb argentifère, abandonnées avant même d’avoir été exploitées par manque de rentabilité. On disait alors aux enfants, pour les inciter à grimper jusqu’à la cascade : allez ! On monte aux sources de la mer. La commune de Monsols souhaite retrouver cet esprit. Elle va dégager le pont ferroviaire, faire tomber sa garde rapprochée d’épicés, aménager la zone humide en parc d’ébats dans ce vaste espace où un viaduc superbe joue à saute vallon.